mardi 12 décembre 2017

Stage à Nort sur Erdre - 17/18 février 2018

Je serai de retour à Nort sur Erdre chez Romain les 17 et 18 février, pour la 5e fois. Si je suis aujourd'hui plus demandé que je ne l'étais lors des premières éditions et qu'il devient difficile d'accepter toutes les invitations que je reçois, Nort sur Erdre reste pour moi un événement incontournable et un moment de l'année que j'attends toujours avec impatience.


lundi 11 décembre 2017

La technique Alexander

La technique Alexander, qui tient son nom de son créateur Frederick Matthias Alexander, est un processus qui vise à développer chez l’individu la capacité à éliminer ses tensions corporelles en réinitialisant le corps et le cerveau. La technique permet de corriger les schémas moteurs créés par la force de l’habitude, notamment sur des mouvements et des postures simples tels que se tenir debout, s’asseoir ou marcher.

L’idée derrière la technique Alexander est que de nombreuses douleurs chroniques sont liées à des mauvaises habitudes qui individuellement semblent négligeables mais qui mises bout à bout sur des décennies (comme une posture de mauvaise qualité devant son ordinateur) finissent par avoir un impact dramatique.

Me souvenant de propos de Kuroda sensei disant du bien de la méthode et appréciant l’idée qui sous-tend la pratique, j’ai voulu creuser le sujet et je me suis donc inscrit pour une formation de 5 semaines, l’occasion de voir à quel point ma pratique se rapproche du corps idéal décrit par la technique Alexander, et peut être si ça n’était pas le cas trouver de nouvelles idées qui pourraient éclairer ma pratique.



De grandes similarités

Disons le tout de suite, le pratiquant d’Aunkai ne sera pas perdu. J’ai d’ailleurs trouvé amusant de voir que la plupart du temps les élèves ne pouvaient pas verbaliser leur ressenti via aux modifications posturales proposées, car on a tendance à oublier que le travail que l’on fait sur nous-mêmes via la pratique est finalement peu courant.

Je n’ai pas vu d’incompatibilité avec Aunkai dans ce qui était proposé mais beaucoup de similarités dans le maintien de l’intégrité de la colonne vertébrale, la façon de s’asseoir qui rappellera certaines versions de TenChiJin, ou de marcher qui correspond à ce que j’expliquais dans mon précédent article. Je ne suis donc pas fou ou si je le suis, je ne le suis pas tout seul. De même comme en Aunkai j’ai trouvé intéressant le fait d’avoir un partenaire (ici le thérapeute) qui donne un retour physique sur la qualité du mouvement, permettant de se rééquilibrer.

Des points d’entrée différents

Si je n’ai vu aucune incompatibilité, j’ai en revanche remarque des points d’entrée différents de ceux que j’utilise d’habitude. L’importance de la tête par exemple, dont le rôle est peu mis en avant en Aunkai et qui est probablement l’élément crucial en technique Alexander. C’était intéressant car cette approche m’a donné de nouvelles idées pour aborder les tanren et la pratique martiale en général, sans y changer quoi que ce soit pour autant.

En parallèle, nous avons également étudié des exercices de « recalibration » et notamment un exercice pour décompresser la colonne vertébrale et réhydrater les disques. Extrêmement facile à mettre en place j’ai vite trouve cet exercice extrêmement intéressant puisqu’un simple regard dans le miroir m’a permis de noter une différence considérable dans ma courbure lombaire. Mon dos et en particulier mon bas du dos prennent de fait trop de charge, et il m’a toujours été difficile de détendre cette partie. Ramener le bas du dos « droit » impliquait donc d’effectuer une rotation du pelvis vers l’avant, peu naturelle et je crois contre-productive parce qu’elle cassait ma structure, et j’acceptais donc cette courbure qui restait la moins pire des solutions. Suite à cet exercice il m’est possible de garder le dos beaucoup plus droit tout en gardant mon pelvis neutre.

Suite à cette expérience je ne peux que recommander à n’importe quel pratiquant de jeter un œil du côté de la technique Alexander, que ça soit pour une séance ou pour une formation. Cela pourrait avoir des conséquences positives pour votre pratique mais aussi et surtout tout simplement pour votre corps. Et s’il y a bien une chose dans laquelle je suis convaincu que nous devons investir, c’est le corps dans lequel nous vivons.

jeudi 7 décembre 2017

Stage à Ambès (33) - 28 janvier

Je serai en Europe pendant un mois, de fin janvier à fin février, une occasion exceptionnelle pour moi de retrouver mes copains de tatamis et pratiquer avec eux. Un mois c'est beaucoup et peu à la fois. Peu car je reçois de plus en plus de demandes pour des stages et que si je suis très honoré de l'intérêt que reçoit ma pratique, il m'est difficile de pouvoir dire oui à tout, à mon grand regret.

Malgré tout, ce séjour sera l'occasion d'enseigner dans six dojos différents et dans trois pays! Sans compter les endroits où je me rendrai avec plaisir comme simple pratiquant.

Pour débuter cette tournée, je me rendrai dans la région bordelaise, à Ambès à l'invitation de Pauline Parra. Ce sera mon 3e stage en Aquitaine après St Loubès en 2016 et Aire sur Adour en 2016, et je suis ravi d'avoir l'occasion une fois encore de revoir les pratiquants de la région pour construire d'avantage sur ce que nous avons fait les fois précédentes. Premiers de ma liste ce sont aussi les élèves d'Ambès qui aura la joie de profiter de mon décalage horaire



vendredi 1 décembre 2017

Mon livre enfin en VF!

Je ne vous l'avais pas promis, il est enfin disponible!

Il y a un peu plus de deux ans, je publiais en anglais un e-book sur le Nihon Tai Jitsu, suivi d'une version papier début 2017 suite à des demandes répétées. Ce livret étant à l'origine conçu pour mes élèves et les ressources en français étant nombreuses, je n'avais pas pour ambition de le traduire, malgré la demande.

Faute de temps c'est un projet que j'avais volontairement mis de côté, la traduction étant une activité difficile et prenante, et étant moins excitante pour moi que d'articuler ma pensée de A à Z. Le projet est finalement redevenu une possibilité quand... Guillaume roux m'a gentiment proposé de m'aider avec la traduction. Après un temps certain de ma part pour finaliser le texte, les images et la mise en page, j'ai finalement pu sortir cette VF récemment et elle est désormais disponible sur Amazon.

Comme son grand frère anglophone, cet ouvrage n'a d'autre prétention que de présenter le curriculum technique jusqu'au shodan ainsi que des éléments historiques et d'étiquette qu'il me semble utiles de connaitre.




jeudi 23 novembre 2017

Où chercher les réponses à nos questions ?

L’an dernier j’ai eu la chance d’assister à une intervention d’Hamish Taylor. Anciennement responsable de la marque British Airways, puis CEO d’Eurostar et de Sainsbury Bank, tout ça avant l’âge de 40 ans, Hamish a su changer profondément ces entreprises et leur donner un nouveau souffle, en s’inspirant de ce qui se faisait ailleurs.

Et c’est ce point qui m’a profondément marqué dans son discours, sa capacité à aller chercher ailleurs les solutions qui n’existaient pas dans son industrie. Deux exemples pour que vous compreniez ce que j’entends par là :

1.     Hamish est à l’origine des sièges de Business Class dans les avions qui peuvent se mettre à l’horizontale. Quand il a voulu mettre cette idée en place, il est allé voir les ingénieurs de British Airways, qui lui ont fait une liste de toutes les raisons pour lesquelles c’était impossible (espace, sécurité, etc.). Loin d’abandonner l’idée, Hamish est allé voir des architectes d’intérieur pour yachts, i.e. des professionnels capables de faire du luxe dans un espace très réduit. On connait la suite, toutes les compagnies aujourd’hui proposent ces sièges en business et première classe
2.     British Airways comme toute compagnie aérienne connaissait des problèmes de file d’attente. Un comptoir, une file était alors la norme, créant de la frustration parce que tout le monde tombe forcément sur la file la plus lente… Hamish est donc allé voir les gens qui maitrisent le mieux les files d’attente : Disneyland !



Sans rentrer plus dans le détail, ou expliquer précisément les solutions apportées dans ces deux cas puisque ce n’est pas le sujet de ce blog, je crois qu’il est intéressant de voir comment cette mentalité peut s’appliquer à notre propre cas, qu’il s’agisse d’ailleurs d’arts martiaux ou d’autres choses.

La pratique martiale est complexe et présente de nombreuses problématiques, notamment en termes corporels et mentaux. Si les réponses existent parfois dans notre art ou dans celui du voisin (donc dans notre « industrie »), il existe aussi des spécialistes qui ne pratiquent pas les arts martiaux et qui peuvent offrir des solutions à ces questions, solutions parfois meilleures que celles auxquelles nous avons accès, et il serait dommage de s’en priver.

Ma pratique est avant tout corporelle, dans le sens où je cherche avant tout à améliorer ma façon de bouger pour la rendre plus efficace. C’est un sujet qui se retrouve ailleurs que dans les arts martiaux, et j’ai par exemple exploré les voies suivantes :

Le Yoga

Pas de surprise sur le fait que je pratique le Yoga depuis maintenant de nombreuses années. Si mon maigre niveau ne rend pas cela évident, je suis en revanche plus conscient que jamais des bénéfices de la pratique du Yoga pour la pratique martiale.

Le Yoga présente d’abord cet avantage d’être purement centré sur soi, et donc de permettre au pratiquant d’augmenter considérablement sa compréhension de son propre corps : comment les éléments se lient, où est mon corps dans l’espace, comment se transmettent les charges de façon optimale, etc. Le Yoga permet de renforcer, assouplir et stabiliser le corps, et d’acquérir une compréhension du corps certainement plus fine que de nombreuses pratiques martiales.

En plus de cela, le Yoga enseigne une sorte de laisser-aller, laisser-faire, qui peut également apporter un nombre certain d’avantages dans les arts martiaux.



La technique Alexander

Je suis depuis quelques semaines des cours d’introduction à la technique Alexander. Cette technique utilisée comme thérapie consiste à reprogrammer l’élève pour qu’il utilise son corps de façon optimale, sans tension superflue qui pourrait amener à des problèmes sur de longues périodes. Pour faire simple se tenir debout, marcher, s’asseoir. Si vous pratiquez l’Aunkai cette définition ne peut que vous parler.

Via des exercices extrêmement simples, la technique vise à une reprogrammation de nos habitudes au niveau neurologique qui nous permet d’utiliser notre structure de façon plus efficace, en nous mettant face à nos mauvaises habitudes ou « patterns ». Dans la même veine, Esther Gokhale propose un travail passionnant visant à retrouver une posture correcte.



Anatomy trains

Anatomy trains est une méthode thérapeutique utilisant les fascias et mise en place par Tom Myers. Encore une fois la méthode amène à  une meilleure compréhension du corps, et explique un certain nombre de choses proposées par exemple en Aunkai, mais également… dans n’importe quelle activité, martiale ou non.

Shiatsu 

Le Shiatsu ou le massage en général ont aussi une utilité non négligeable. Capacité à lire les tensions dans le corps de l’autre et à appliquer une force en utilisant la gravité, sans tension musculaire qui ne ferait qu’aggraver les choses. Un bon praticien aura certainement une qualité de toucher et une compréhension du corps de son partenaire meilleure que la pratiquant d’arts martiaux lambda.

Ce ne sont là que quelques exemples parmi des dizaines, des centaines. Vous cherchez à améliorer votre rythme en combat ? Un musicien pourrait vous y aider. C’est la synchronisation qui vous pose problème et la capacité à faire différentes choses avec différents membres ? Un batteur. Coordination œil-main ? Un jongleur. Gestion du stress ? Un négociateur de prises d’otages. Ces exemples sont bien sur simplistes, et c’est voulu. Mais posons-nous ces deux questions : quel problème est-ce que je cherche à résoudre, et qui s’est fait une spécialité de cette question ?

Et vous ? Allez-vous chercher des réponses à vos questions ailleurs que dans le cadre de votre art martial ?

mercredi 15 novembre 2017

Quelques réflexions sur la marche

La marche est une des activités humaines les plus basiques et les plus partagées. Dès notre plus jeune âge et à partir du moment où nous sommes capables de nous déplacer, la marche remplace tout autre mode de locomotion non véhiculé et fait donc partie intégrante de nous. Les façons de marcher en revanche divergent, et on pourrait presque dire qu’il y en a autant que de personnes, puisque nous construisons tous des « patterns » reconnaissables de loin.

La marche dans les arts martiaux est aussi un sujet crucial et de nombreux arts « internes » se penchent sur la question. Dans les arts chinois on pensera immédiatement au Bagua, connu pour ses marches en cercle interminables autour d’un arbre, mais des arts comme le Tai Chi se penchent aussi clairement sur la question, et les exercices de marche au ralenti sont monnaie courante. En Systema, dans le récent stage auquel j’ai participé, nous avons également effectue de nombreux exercices de marche, rapides et lents, sans consignes particulières en ce qui concerne le mouvement si ce n’est de ressentir ce qu’il se passait et de coordonner la marche à la respiration. Quant à l’Aunkai tous les pratiquants le savent, on apprend à « se tenir debout, marcher, s’asseoir ». Pourquoi la marche est-elle essentielle ? Tout simplement parce qu’il faut être capable de déplacer sa structure de façon optimale lors d’un affrontement comme dans la vie.

Différentes façons de marcher

Il existe de nombreuses façons de marcher, comme je l’ai dit auparavant. En revanche la plupart des gens suivent un pattern plus ou moins similaire : le pied d’appui pousse dans le sol, ce qui a pour effet de monter le centre de gravité, l’autre pied reçoit, en général par le talon (a fortiori en chaussures) et déroule jusqu’à la pointe du pied avant de recommencer. En parallèle, la colonne vertébrale se vrille, le bras droit et la jambe gauche avançant en même temps, et réciproquement, ce qui amène a un raccourcissement d’une ligne myofasciale latérale à chaque pas en alternance.

La marche arrière diffère notablement, parce que jusqu’à preuve du contraire nos chevilles, genoux et hanches ne sont pas des articulations symétriques. Ce qui a pour effet qu’il est difficile de pousser dans le sol en marche arrière. La hanche retire la jambe, le centre de gravité reste sur la même ligne. Si on pousse le même individu lorsqu’il marche vers l’avant ou vers l’arrière, on s’aperçoit que son équilibre est nettement plus précaire en marche avant qu’en marche arrière. Ce qui explique notamment pourquoi je marche vers l’avant comme si je marchais vers l’arrière, entre autres bizarreries que j’expliciterai plus bas.

En schématisant, une marche habituelle ressemble à ça :





J’ajouterai que des individus plus jeunes auront tendance à avoir un centre de gravité qui monte et descend à chaque pas, alors que des individus plus âgés dont les hanches sont moins puissantes auront tendance à transmettre leur poids latéralement d’une jambe à l’autre de façon plus visible.

Depuis plusieurs années, on me demande régulièrement si je boite. Question que j’ai toujours trouvée bizarre... jusqu’à cette semaine. Entendons-nous bien, je ne boite pas. Quand on boite, on met en général plus de pression sur un pied que l’autre pour compenser une douleur ou une longueur de jambe différente. Ca a pour effet de clairement modifier la hauteur du centre de gravité et souvent d’encourager une vrille du haut du corps. Or, je garde mon centre de gravité au même niveau autant que possible, et je garde la « box » (intérieur des épaules/intérieur des hanches) intacte, donc je ne vrille pas le torse. Pourquoi donc ce commentaire récurrent ? Parce que mon « pattern » ne correspond pas à une marche habituelle et qu’il surprend suffisamment pour qu’on se demande si j’ai un problème. J’en ai discuté avec quelques personnes qui m’ont confirmé qu’elles avaient noté que mon pattern était différent, mais surtout parce que je me déplace de façon droite/raide/rigide. En fait comme une planche de bois qui fait une translation horizontale.

Comment est-ce que je marche ?

J’utilise en réalité plusieurs patterns différents, selon mes recherches du moment, et je considère la marche comme un entrainement comme un autre, facilement accessible, et possible à tout moment de la journée. Quel que soit le pattern utilise, je cherche à :
- maintenir le niveau du centre de gravite
- ne pas pousser dans le sol et limiter l’engagement des jambes dans le mouvement
- maintenir la « box »
- ne pas lutter contre la gravité

Apres cette conversation en début de semaine, j’ai observé les gens dans la rue et essayer de marcher comme eux pour sentir la différence. La majeure différence ressentie venant en l’occurrence des jambes, beaucoup plus engagées dans le mouvement. J’ai immédiatement perdu en vitesse tout en sentant un effort physique nettement plus important.

Actuellement je me déplace de deux façons :

1.     En partant du pelvis

La gravite est une force universelle contre laquelle nous sommes bien peu de choses. Au lieu d’aller à son encontre à chaque pas, mes déplacements l’utilisent donc. Concrètement ça veut dire que je me déplace en « tombant » d’un pas sur l’autre et que mes jambes me récupèrent. Mon pelvis me « tire » vers l’avant et vers le bas




2.     En partant du menton

Au lieu de partir du pelvis en tombant à chaque pas, l’idée est cette fois d’être tiré par le menton, à l’horizontale, ce qui enlève également la charge dans les jambes. Sans que la tête soit physiquement tirée vers l'avant évidemment pour éviter qu'elle perde son alignement avec le reste du corps.






Les deux méthodes présentent des intérêts différents, et il est intéressant de les explorer également dans des exercices comme « Walking Maho »

mardi 14 novembre 2017

Ne Waza

Le Ne Waza ou travail au sol n’a jamais été une force du Nihon Tai Jitsu et si cet aspect n’est pas totalement absent de l’enseignement il est clair que ce n’est pas et n’a jamais été un point stratégique de l’école. J’estime personnellement ce travail à moins de 10% de l’enseignement total, mais il reste cependant important pour plusieurs raisons.

Le Ne Waza en Nihon Tai Jitsu

Le Nihon Tai Jitsu est pensé comme une méthode de self défense. De ce fait, il ne peut se permettre de faire l’impasse sur aucun domaine du combat, mais il ne peut également considérer le combat comme un affrontement a un contre un, sans armes. Et lorsque l’on fait face à de multiples opposants et/ou à des armes il est clair que le sol n’est pas notre meilleur ami. Mais ne pas souhaiter y aller ne veut pas dire que cela n’arrivera pas. Nous pouvons tous glisser, perdre l’équilibre, être amenés au sol, ou tout simplement être déjà au sol au moment de l’agression (les agressions sur la plage sont rares mais pas impossibles), et il faudra bien faire avec la situation proposée. Pour cette raison, la stratégie au sol du Nihon Tai Jitsu est… de ne pas y rester ! Faire le boulot rapidement et trouver un moyen de se relever.

Cette stratégie a nécessairement un impact sur la pédagogie, puisque les situations travaillées sont donc des défenses contre des attaques au sol, et non pas du combat comme on le pratiquerait en BJJ ou Sambo pour citer les deux spécialistes du sol les plus connus. Pour la même raison on évitera sans doute les contrôles au sol qui demandent de s’emmêler les membres dans ceux du partenaire. Si ces contrôles sont très efficaces et o combien intéressants ils ont une fâcheuse tendance à nous bloquer dans la situation. Pas optimal lorsque notre opposant a des copains.




Il y a plus que ça à comprendre dans le travail au sol

Il y a plus en Ne Waza, beaucoup plus. Le sol peut nous enseigner des leçons essentielles pour notre pratique debout, et notamment en ce qui concerne la respiration et la qualité du mouvement.

La respiration d’abord parce que lorsque l’on combat au sol, gérer le poids d’un opposant sur notre corps a un impact immédiat sur notre capacité à respirer. C’est d’autant plus vrai si on commence à forcer pour le repousser et qu’on arrête de respirer par la même occasion. Un des enseignements du sol est tout simplement d’apprendre à garder notre respiration fluide et naturelle malgré la pression. Le sol est remarquable de ce point de vue parce qu’il suffit d’une minute pour être à bout de souffle, et il est impossible de continuer à se pouiller pendant 10-20 minutes sans s’autoréguler. C’est une des raisons pour lesquelles quand nous pratiquons le Ne Waza dans mon dojo, les « combats » peuvent durer longtemps, pour que chacun trouve en lui les ressources pour continuer sans s’épuiser.


Une fois la respiration sous contrôle, il devient possible à nouveau de bouger de façon naturelle et déliée. Respirez normalement et vous serez moins tentes de forcer et de repousser votre adversaire avec vos gros muscles, mais au contraire vous pourrez bouger et créer de l’espace. C’est aussi rendu possible par un changement d’état d’esprit et le fait de voir le Ne Waza comme un nouveau terrain pour explorer notre potentiel de mouvement sans chercher à gagner. Gagner est souvent un des principaux freins à la progression dans la pratique. On gagne, notre ego est satisfait, c’est bien… mais qu’avons-nous appris ? Que gagner est agréable, certes… Il est en revanche utile de chercher à ne pas perdre, dans le sens de ne pas laisser tomber complètement ses défenses, renforcer notre mental, comprendre nos faiblesses et ne pas laisser notre adversaire les saisir. Mais gagner est un sujet vraiment à part. Le but de l’entrainement est de s’entrainer, ni plus ni moins. Gagner ne nous fait pas progresser, ça nous rend juste contents de nous. Découvrir de nouvelles situations et explorer différentes possibilités apporte à mon avis beaucoup plus. Bien sûr, nous devons être capables de repérer les opportunités et les convertir a notre avantage, mais cela fait de la victoire une conséquence, pas un objectif.

Apprendre à bouger et respirer naturellement n’est pas juste utile au sol, mais évidemment tout aussi important debout. Il me semble en revanche que nos défauts sont plus visibles au sol qu’ils ne le sont debout, ce qui rend ces éléments plus faciles à travailler dans cette situation.

La façon dont je pratique le sol avec mes élèves est évidemment profondément différente de celle proposée en BJJ ou en Sambo, et il me semble évident que prendre un spécialiste sur son terrain est une mauvaise idée. Mais encore une fois, l’idée n’est pas ici de devenir des grapplers de haut niveau, mais de comprendre comment nous pouvons gérer ces situations et comment nous pouvons bouger librement en respectant les mêmes principes que nous utilisons debout, et donc comment nous pouvons finalement nous retrouver dans une position plus confortable pour finir le combat.

lundi 6 novembre 2017

Stage de Systema avec Vali Majd

Ce week-end avait lieu à Hong Kong un stage de Systema avec Vali Majd, élève de Vladimir Vasiliev et fondateur du Roots Dojo. Mon expérience en Systema se résumant à quelques très courtes introductions avec différentes personnes, je partais clairement de zéro et j’étais curieux de voir ce que donnerait un stage plus long, a fortiori avec un enseignant dont Filip m’avait dit beaucoup de bien.

Et si je n’ai pu participer qu’aux cours du samedi et dimanche, je n’ai pas été déçu par le travail proposé et ce à plusieurs niveaux.

Vali a mis en place un système pédagogique qu’il résume en un graphique et dont les différentes parties sont interconnectées. Sachant que je travaille moi-même en ce moment à construire un graphique similaire pour mes élèves et les gens qui me suivent en stage j’ai été ravi de constater que je n’étais pas le seul à essayer de schématiser mon enseignement, et aussi de constater qu’un certain nombre d’éléments se retrouvent dans nos schémas, même si classifiés différemment, chose inévitable puisque nous avons des pratiques différentes avec des approches différentes.

Pour résumer le schéma, il contient les éléments suivants :

L’OS (système d’exploitation)

L’OS est installé chez le pratiquant durant les 3-6 premiers mois de pratique et aura une influence sur tout le reste. Ses éléments clés sont la respiration, le relâchement, le mouvement et la forme (qu’on appelle structure en Aunkai).

Santé & Fitness

La pratique demande d’être un minimum en bonne santé et en bonne forme physique.

Physiologie

Le pratiquant doit comprendre sa physiologie et notamment quand il passe dans le rouge ou au contraire dans un mode léthargique.

Compétences (Skills)

Il s’agit-là de compétences techniques de base : savoir frapper, faire une clé ou encore amener au sol.

Attributs
Ici on parle d’attributs mentaux : le courage, la patience, la persévérance, etc.

Points de référence

Un autre élément intéressant puisqu’il contient notamment les préjuges que l’on peut avoir : combien de pompes je peux faire, combien de squats, combien d’heures d’entrainement, qu’est-ce que la douleur, etc. Il est important de savoir reconnaitre ces points et quand ils peuvent être dépassés.


Au cours de la première journée nous sommes revenus régulièrement sur ce schéma, moins la deuxième qui a été plus axée sur la douleur (faire mal par différents moyens, l’accepter par la respiration et probablement aussi par un travail sur les points de référence).

En parlant de points de référence, un premier élément que j’ai trouvé intéressant était le format du stage avec des sessions de 6h sans pause. Sans monter terriblement dans les tours le premier jour nous avons fait plus de 120 squats, un bon nombre de pompes et d’autres exercices assez physiques. Je ne suis pas franchement sous entrainé et je n’ai pas particulièrement souffert à ce niveau-là mais 6h sans pause, sans boire ou presque a de fait un impact sur l’organisme (et on revient donc sur la question de la physiologie). Le deuxième jour j’ai d’ailleurs senti que je perdais parfois ma lucidité et le fait que la session soit de 11h à 17h a évidemment joué puisque je ne suis pas habitué à sauter le déjeuner et que la fatigue du jour précédent était là. Le premier jour de 14 à 20h était de fait plus facile. Mais malgre tout c’est passé suffisamment facilement pour que je donne 2h de cours d’Aunkai dans la foulee, apres un encas évidemment. Tout le monde a d’ailleurs passé le cap sans souci.

Le programme lui-meme était particulierement vaste et je serais bien embêté pour faire un retour exhaustif. Si le thème principal du stage était la gestion de la violence, en vrac nous avons traité tous les thèmes ci-dessus avec du travail au sol, au couteau, de frappes, des exercices physiques, de cles et de pressions sur les nerfs, de mouvement debout et au sol avec multiples partenaires, des exercices de confiance, des applications liées au monde de la securite, de la gestion de situation d’asphyxie, de la gestion de combat contre une foule, et bien d’autres que j’oublie.

C’était dense, vraiment, et relativement intense. J’ai un peu mal suite à une frappe dans le dos un peu trop poussée lors de l’exercice dans la foule, mais j’ai passé un excellent moment, et sentir mon corps un peu endolori me rappelle que je suis bien vivant et c’est toujours appréciable. Merci à Vali pour cet excellent stage, j’espère avoir l’occasion de pratiquer à nouveau sous sa direction.



 

jeudi 2 novembre 2017

Atelier Aunkai avec Robert John

Dimanche nous avons reçu Rob au dojo pendant quelques heures, l’occasion de développer un peu plus Aunkai à Hong Kong avec les personnes intéressées, et d’approfondir un peu plus encore en ce qui me concerne. Nous étions 13 pour cette session ce qui est je crois le plus grand nombre de personnes que j’ai réussi à faire venir en stage depuis la création du dojo.

La pratique d’Aunkai a un cote austère et peut sembler inaccessible, car si les résultats sont très visibles chez les enseignants le chemin à parcourir pour y arriver est long et ardu. C’est là que la pédagogie de Rob rentre en jeu.

Rob est un pratiquant que j’apprécie particulièrement pour sa capacité à disséquer chaque fait et geste d’Akuzawa sensei et à analyser les conséquences de ces différents éléments sur sa façon de se tenir et de bouger. J’apprécie aussi fortement sa capacité à présenter des exercices stupides (dans le sens où ils sont volontairement simplifiés) pour permettre à chacun de ressentir immédiatement le trajet des forces dans le corps, et ce même si le conditionnement physique n’est pas encore initie. C’est ce ressenti qui dictera par la suite le travail des tanren et lui donnera donc une direction claire.

Sans revenir précisément sur les exercices, Rob nous a fait travailler un certain nombre de points clés pendant ces trois heures : l’axe, l’ouverture de la poitrine, laisser tomber les hanches, utiliser l’intérieur de la main pour n’en citer que quelques-uns. J’ai été d’une part rassure de voir qu’il n’y avait pas d’incompatibilité dans ce que nous démontrons, et intéressé par les exercices proposés qui sont encore une étape avant ceux que je propose, offrant ainsi plus de progressivité.

Un bon moment vraiment, qui m’a permis d’affiner encore un peu ma compréhension. Je conclurai sur une citation de Hugh qui résume bien la séance :

« Aunkai n’est facile ni physiquement ni mentalement. Cela demande au nouveau pratiquant de voir ce qu’il ne voit pas, faire ce qu’il n’a jamais fait, sentir ce qu’il ne peut sentir et comprendre des idées qui semblent au mieux nébuleuses au départ. Robert John introduit les concepts de base d’Aunkai d’une façon qui permet au débutant de sentir immédiatement les bénéfices de la discipline et de développer sa conscience des apports que la pratique et la contemplation amènent ».




 

mardi 17 octobre 2017

Aunkai en Nouvelle Zélande

La Nouvelle Zélande n’est pas juste un pays aux paysages magnifiques, terre des fameux All Blacks et du Seigneur des Anneaux. C’est aussi un territoire qui malgré une population peu nombreuse a deux groupes de travail d’Aunkai, et pas des moindres. Les groupes sont en effet diriges par deux pratiquants émérites dont je ne saurais trop vanter les qualités, Filip Maric à Auckland et Liam O’Donogue à Christchurch.

Profitant de quelques jours de vacances dans la région, nous avons décidé d’organiser un stage d’Aunkai dans chacun des deux groupes, histoire de passer un peu de temps ensemble à pratiquer. Le temps était relativement court, 3h pour Auckland, 2h pour Christchurch et il est bien évidemment difficile de creuser tous les sujets en peu de temps, il a donc fallu faire des choix. Pour les deux sessions, j’ai donc choisi d’explorer différents attributs corporels que l’Aunkai développe : un corps stable, lourd, connecté, mais aussi mobile. La mobilité dans ce cas précis étant surtout une capacité à bouger les différentes parties du corps indépendamment afin de réorganiser le corps autour du point de contact. Ces attributs pouvant être utilises séparément ou combines selon les besoin.

Je ne rentrerai pas dans le détail des exercices pratiques ici, en revanche certains sont visibles dans la vidéo ci-dessous ainsi que sur certaines vidéos partagées sur la page Facebook du Seishin Tanren Dojo.

lundi 18 septembre 2017

La densité dans la pratique

Il y a un an j’avais évoqué les recherches que j’avais en cours, et notamment l’augmentation de densité qui en avait résulté, et les liens que je percevais entre la densité / le poids perçu et l’utilisation du sternum, element cle de l’alignement du corps et donc de la transmission de poids. Un an plus tard, ma perception du sujet est un peu plus complexe.

La densité, pour quoi faire ?

C’est la première question que l’on devrait se poser à chaque étape de la pratique : pourquoi ? Chaque exercice proposé a une utilité et les attributs physiques développés sont faits pour nous amener à bouger d’une certaine façon et à créer une certaine qualité de contact. La densité est une des possibilités, mais elle n’est évidemment pas la seule.

La densité se traduit tout d’abord par une sensation de poids, qui semble plus important que le poids réel. Quiconque a touché Akuzawa sensei sait par exemple à quel point le poids qu’il transmet est incomparablement plus élevé que les 60 kgs annoncés. Ce qui le rend difficile à bouger d’une part, mais qui surtout lui donne un avantage considérable des qu’il utilise la force de la gravité pour littéralement poser ce poids sur nous. Bien loin d’un travail en force contre force, cette approche permet de créer un type de force inhabituel, sans tension.

Au contact, dans un format de type grappling, que nous soyons debout ou au sol, cette densité est un avantage certain. Mais elle ne l’est pas moins dans un travail de frappe puisqu’un corps dense permettra de réaliser des frappes lourdes et dévastatrices, mais aussi de les absorber sans dommages. C’est aussi une qualité que je pense relativement facile à développer, si tant est que l’on utilise les bons outils. Je reste également convaincu que le travail du « plein » dont la densité fait partie pardonne plus les erreurs que le travail « vide », ce qui présente un avantage dans un grand nombre de situations.

 
"Heavy Body" (corps lourd)
©martialbody.com



Comment la travailler ?

Il existe de nombreux exercices ayant pour effet d’augmenter la densité et je ne rentrerai pas dans le détail de chacun d’eux. En revanche il me semble que tous se structurent autour de deux éléments principaux : l’alignement correct du corps et le relâchement des articulations.

La notion d’alignement est celle que j’avais évoquée dans mon premier article sur la notion de densité, notamment à travers l’utilisation du Kyokutsu (le sternum) que je pense toujours jouer un rôle central dans l’alignement correct du haut du corps dû à ses connections avec le menton, les lombaires ou encore les coudes, et donc dans la transmission de poids. Qu’il s’agisse de transmettre la force de la gravité dans le corps du partenaire ou de laisser une force reçue « couler » à travers le corps vers le sol, la maitrise du sternum est un élément indispensable et contribuera à donner cette impression de solidité.

La densité : l’alpha et l’oméga ?

Avec tous ces avantages, est-il nécessaire d’aller voir ailleurs ou la densité peut-elle être considérée comme une sorte de panacée martiale ? C’est évidemment subjectif, mais je ne crois pas à titre personnel que la densité soit suffisante même si elle est évidemment utile. Mon avis est qu’il s’agit plus d’un pied dans la porte, d’un prérequis pour passer à un travail plus complexe.

La recherche d’un travail dense présente en effet à mon avis quelques limites, notamment le fait qu’une pratique dense et stable est liée a une opposition de structure. Pas un problème dès lors que ma structure est supérieure, mais ça peut être problématique dans le cas contraire. Un autre élément limitant est que c’est un travail qui a tendance à chercher une certaine forme d’ancrage, ou du moins d’utilisation du sol, ce qui peut rendre relativement statique. C’est quelque chose de relativement acceptable dans un travail à mains nues (avec la encore des limites), un peu moins dans un travail à l’arme blanche a moins d’avoir suffisamment développé la « chemise de fer » pour arrêter les lames. Si vous en êtes la, force est de m’incliner.

Etre capable de passer d’un corps lourd et dense à un corps léger et agile, capable de se déplacer rapidement ou encore de rediriger les forces sans utilisation du sol est pour moi un compromis plus intéressant, et je pense plus proche de ce qui est proposé en Aunkai. Si la stabilité était très présente dans l’enseignement il y a quelques années, il n’est pas rare aujourd’hui de voir sensei passer d’un état stable a un état instable, ou réciproquement.

En termes d’entrainement, une fois la densité acquise, cela demande donc de remettre les choses à plat et de rendre le corps plus aérien. La lourdeur dans les pieds disparait et ceux-ci deviennent complètement libres. Le haut du corps ne « casse » pas nécessairement pour autant et il est possible (je dirais même souhaitable a ce stage de ma réflexion) de garder la stabilité de la « box ». Le haut du corps repose sur le pelvis, qui lui-même « flotte ». D’une certaine façon les jambes sont enlevées de l’équation.

Le premier intérêt se trouve dans les déplacements. Plus léger, il devient facile de se déplacer rapidement puisque le poids n’est plus dans les pieds. Et être plus rapide est évidemment un avantage puisqu’il permet de toucher son adversaire ou d’éviter son attaque plus facilement.

Le deuxième intérêt réside dans la qualité du contact. Lorsque l’on est stable, et ce même avec un corps lourd et détendu, le contact donné peut avoir tendance à stabiliser l’adversaire. Cela ne veut pas dire qu’il pourra nous arrêter pour autant mais cela peut avoir un impact sur l’effet obtenu. Si l’on prend un exercice simple comme Age Te par exemple, un corps stable et dense permettra sans trop de difficulté de lever les mains. Uke sera déstructure bien qu’il sente la force passer dans son corps. Pour Tori l’effet ressenti peut être comparé à une force épaisse, compacte qui enveloppe les lignes myofasciales. Au contraire, en libérant les jambes et les pieds, et en faisant se reposer le haut du corps sur le pelvis, il est plus difficile (en tout cas pour moi) de sentir cette force compacte, alors qu’il devient naturel de libérer les bras et de les faire bouger librement, dissocies des jambes. La force transmise à Uke est alors plus difficile à percevoir.

une modélisation où le haut du corps repose sur le pelvis


La vidéo ci-dessous proposée par Thong, le fondateur de Kaizen Tao exprime parfaitement cette idée. L’exercice est plus difficile qu’il n’y parait (ou alors mon Waff est plus réactif que son coussin…) mais il apparait tout de suite évident en se tenant debout sur un objet aussi instable que la force devra être absorbée différemment et que la pratique dense et stable ne résout pas tous les problèmes. On me répondra qu’il est rare de devoir de se défendre sur un trampoline, et je serai bien en mal de répondre à ça, mais en y mettant un peu moins de mauvaise foi on s’accordera sur le fait que le sol n’est pas toujours aussi plat, ferme et stable que celui de nos lieux d’entrainement et qu’il y a peut-être quelque chose à creuser de ce point de vue.

mercredi 6 septembre 2017

Savoir sortir de sa zone de confort

Quand on débute un art martial, quel qu’il soit, les premiers pas sont en général difficiles. Nous devons nous habituer à une nouvelle façon de nous mouvoir et synchroniser notre corps de manière à reproduire plus ou moins correctement les techniques proposées. Et au fur et à mesure que l’on apprend à se mouvoir correctement et a réaliser les techniques avec plus de facilité, les exercices proposés deviennent de plus en plus complexes, rendant l’apprentissage sans fin. Du moins en théorie car très souvent lorsque l’on parle d’exercices plus complexes, il s’agit en réalité de réaliser des enchainements plus alambiqués les uns que les autres, alors que j’aurais tendance à croire qu’ils devraient être visuellement plus simples, mais corporellement plus difficiles.

Je veux croire que la pratique est une continuelle remise en question et une exploration la plus rigoureuse possible du mouvement. Pourtant, il suffit de regarder autour de nous pour voir nombre d’experts dont la pratique n’est en réalité pas vraiment plus avancée qu’elle ne l’était 10-20 ans auparavant. Arrivé à un certain niveau, alors que les techniques sont acquises, du moins dans leur forme extérieure, il est facile de se reposer sur ses acquis et de ne pas chercher plus profondément. Car chercher est un exercice qui peut être douloureux et frustrant.

Remettre en question sur sa pratique peut se faire de nombreuses façons, et la plus évidente est d’aller chercher dans notre propre école les réponses à nos questions. C’est évidemment mon premier choix et je prends un malin plaisir à changer ma pratique tous les trois jours, au gré de mes nouvelles idées. Si cela peut être difficile à suivre pour mes élèves, il me semble pourtant sain de ne pas se satisfaire de son niveau actuel. Je me souviens d’ailleurs d’Akuzawa sensei me disant lors de l’un de mes nombreux séjours à Tokyo « le jour où on est satisfait de son niveau, c’est fini ». La satisfaction, si elle est naturelle quand on arrive à sentir un mouvement correctement, peut devenir problématique des lors qu’elle prend le pas sur l’envie d’aller plus loin. Bien sûr il n’est pas question non plus de faire la gueule à chaque entrainement parce que ça n’est jamais assez bien, être exigeant envers soi-même ne signifie pas non s’infliger une torture mentale insoutenable au point de renoncer face à la difficulté des objectifs que nous avons nous-même fixés.

Dans ma pratique, qu’il s’agisse d’Aunkai ou de Nihon Tai Jitsu, cela implique un retour incessant aux bases et d’accepter les retours de mes partenaires, qu’ils soient ou non verbalisés. Cela implique aussi d’essayer des choses sur mes élèves, et de parfois passer pour une tanche parce que ça ne marche pas comme je l’aurais pensé. Evidemment je ne le fais pas sur n’importe qui au dojo, et pas systématiquement. S’il est nécessaire d’avoir des retours sur ma pratique, il n’est pas nécessaire de rendre les débutants confus sur ce qu’ils doivent pratiquer.

Une autre façon de se remettre en question et d’explorer son corps en profondeur consiste à revenir à l’état de débutant, en pratiquant autre chose. Car si nous avons appris à nous mouvoir d’une certaine façon au fil des années, réussir à pratiquer une autre discipline en respectant sa façon spécifique de se mouvoir est un défi. Alors qu’il serait facile de croire que  nous avons maintenant une grande maitrise de notre corps puisque nous arrivons à bouger naturellement en exécutant nos techniques habituelles, il s’avère qu’il est beaucoup plus difficile de reproduire quelque chose qui utilise des principes différents. Et pourtant si nous maitrisions vraiment notre corps, nous devrions pourtant pouvoir passer de l’un à l’autre sans difficulté aucune.

C’est pour cela que j’apprécie de me confronter à des pratiques que je juge de qualité, et de préférence sur plus d’un cours. C’est typiquement le cas avec le Kishinkai dont la légèreté et l’absence de contraintes me sortent complètement de ma zone de confort, au point de me poser parfois des questions sur mes capacités motrices. C’est aussi le cas avec le Shorinji Kempo, style plus dur et dont la façon de bouger, très spécifique, s’éloigne clairement de ma pratique habituelle. Si je n’ai pas dans l’idée de « piquer des choses » au Shorinji Kempo, je suis convaincu que cette expérience pourra enrichir la compréhension que j’ai de mon propre corps.

mercredi 30 août 2017

Premier cours de Shorinji Kempo

Le Shorinji Kempo est considéré comme l’une des influences principales du Nihon Tai Jitsu, avec évidemment l’Aikido Yoseikan. Du moins sur le papier car si la forme d’atemi, et le premier kata montrent cette influence, le fait est que peu de pratiquants aujourd’hui à l’exception du fondateur ont pratiqué le Shorinji Kempo. Partant de ce constat, je me suis toujours demandé quel était le “goût” réel de cette école que je n’avais pu approcher que par vidéo et commentaires de seconde main.

Il y a quelques jours j’ai découvert par hasard la formation récente d’un groupe de Shorinji Kempo à Hong Kong et je me suis donc empressé de les contacter pour voir s’il était possible de venir essayer. Le typhon de la semaine dernière ayant eu des conséquences sur nos emplois du temps, c’est donc hier que je me suis rendu au cours.

Autant le dire tout de suite j’ai passé un excellent moment. Déjà parce que les deux instructeurs sont très sympa. Ensuite parce que pédagogiquement c’était limpide, certainement plus que dans mes cours, enfin parce que j’ai pu voir des choses très proches de ce que l’on fait au NTJ (la deuxième base clé) notamment… mais avec des principes différents de ce que je fais d’habitude. Pourtant je ne serais pas surpris que ça soit la version d’origine.

Le cours de 2h s’est divisé en deux parties: Goho et Juho, avec quelques minutes de méditation au milieu.

Goho est la partie “dure” du Shorinji Kempo, et donc en particulier le travail des frappes et blocages. Nous avons donc travaillé les frappes de base et leur génération de force, puis des exercices à deux, d’abord relativement statiques puis dynamiques pour comprendre le fonctionnement des blocages et les contres qui les accompagnent.

La partie Juho est la partie “souple”, notamment les clés et projections. En gardant les principes de la première partie nous sommes passés à un travail sur saisie croisée, avec recherche du déséquilibre, travail sur la qualité du contact, frappes, te-hodoki (je ne me souviens plus du nom en SK), clé et amenée au sol. Des choses simples et qui visuellement sont on ne peut plus proches du NTJ (2e base clé du NTJ comme je le disais) mais avec un travail suffisamment différent pour me sortir un peu de mes habitudes.

J’ai vraiment passé un excellent moment et je compte y retourner régulièrement pour assouvir ma curiosité regardant cette école qui fait partie de notre histoire.

mardi 29 août 2017

Pratiquer sous forme de drills

La structure pédagogique du Nihon Tai Jitsu se décompose grosso modo de la manière suivante:
·         Kihon
o    Ukemi
o    Tai Sabaki
o    Te Hodoki
o    Atemi
·         Techniques de base
o    Atemi
o    Cles
o    Projections
o    Sutemi/Etranglements
·         Kata
o    Kata de base par atemi
o    Kata superieurs de Nihon Tai Jitsu avec partenaire(s)
o    Kata de Nihon Jujutsu avec partenaire
·         Goshin Jutsu (techniques de self defense)
·         Randori

Une pédagogie relativement exhaustive mais qui présente un inconvenient principal, les roles d’Uke et Tori sont majoritairement fixes, à l’exception du Hyori no Kata et dans une certaine mesure des randori. De même, très souvent les kata se retrouvent effectués comme une simple forme, sans véritable intention, avec un Uke qui sert la soupe à Tori sans essayer de le mettre reellement sous pression, au contraire des anciens kata de Kenjutsu.

C’est ce qui fait que le travail des techniques de base et des kata de base est souvent perçu comme ennuyeux et statique, et ce fut longtemps également mon ressenti. Pourtant ce contenu de base est déjà largement suffisant pour s’amuser et c’est avec cette idée que j’ai testé certains drills au dojo.

La base de travail est le 1er kata, et le kata Shodan (son equivalent avec partenaire), auxquels on ajoute par la suite les techniques de base. Dans ces drills les rôles de Tori et Uke s’inversent de facon régulière, au point que ces rôles n’existent plus réellement. Seuls restent les frappes, les blocages et l’intention de toucher et de ne pas être touché de part et d’autre. On débute par le travail des frappes/blocages des kata, avant de venir saisir le poignet de l’adversaire, amenant à un travail libre sur les techniques de base. Un exercice intéressant, dans l’esprit des Embu du Shorinji Kempo qui permet un travail plus dynamique et intéractif.


 Nihon Tai Jitsu no Kata Shodan, la base de l'exercice proposé

 

samedi 19 août 2017

Entrainement au couteau

Deux des entrainements de la semaine dernière ont été consacrés à l’entrainement au couteau, travail que je ne me permets qu’en fonction des personnes présentes parce qu’il amené a un travail qui demande plus de rigueur tant mentalement que physiquement. La pratique aux armes, a fortiori avec des lames présente cet avantage de replacer la pratique dans une réalité « crue », ce que je trouve profondément sain.

La différence la plus marquante entre le travail au couteau et le travail à mains nues est l’aspect psychologique. S’il n’est pas rare de ne pas voir Uke réagir ni chercher à se protéger quand une frappe se rapproche de son visage, c’est moins courant avec une lame (même si ça arrive), a fortiori quand elle est en métal, les reflets sur la lame jouant probablement avec nos sensations. C’est d’autant plus le cas quand les attaques sont faites avec de l’intention et on peut rapidement sentir Tori sous pression, perdre sa verticalité, enlever la partie visée au détriment de sa structure, etc. Le couteau pour cela est un excellent révélateur, il permet d’augmenter sensiblement le niveau de pression exerce sans forcément aller plus vite ou créer plus de danger, si tant est qu’on travaille avec une lame en aluminium évidemment.

Techniquement le couteau requiert également plus de rigueur. Etre touché avec une lame, même légèrement peut créer des dommages dramatiques, ce qui n’est pas forcément le cas à mains nues. Une mauvaise gestion de la distance sur Shiho Nage et la fémorale y passe, une saisie en force du poignet qui tient la lame et c’est l’artère ulnaire. Une perte de contrôle du bras en changeant de main et on se retrouve éventré. Bref les erreurs se paient cash. A mains nues les erreurs se paient aussi, mais de façon probablement moins visible, ce qui encourage peut être moins à les accepter. Il est difficile de négocier sur le fait qu’avoir été éventré n’est qu’une « légère égratignure ».

Le couteau, manié correctement, permet aussi de travailler sur la fluidité, en évitant l’attaque unique en tsuki et en passant d’une attaque à l’autre tant que Tori n’a pas pris un contrôle définitif. Encore une fois c’est un travail qui pourrait, et devrait, se faire à mains nues mais ne l’est que rarement, a fortiori dans les arts japonais où l’attaque unique a encore de beaux jours devant elle.

J’ai un gout particulier pour le travail au couteau, et comme les lecteurs de ce blog le savent pour les arts du Sud Est Asiatique en général. Mais sans aller jusqu’à transformer nos cours de Jujutsu/Aikido/Karate en cours de Kali, le travail au couteau est un excellent outil pédagogique permettant de travailler dans un cadre asymétrique en rajoutant un certain nombre de contraintes et de difficultés qui ne peuvent que nous aider a progresser.

mardi 8 août 2017

5 ans d'enseignement à Hong Kong

C’est en avril 2012, frustré dans ma pratique après le départ de Fred, que l’idée d’ouvrir un dojo à Hong Kong pour pouvoir continuer la pratique qui m’intéressait a germé. Si la première tentative n’a pas vraiment pris, le « re-launch » de juillet aura été le véritable point de départ de ce qui s’appelait à l’époque Nihon Tai Jitsu Hong Kong, et qui deviendra par la suite le Seishin Tanren Dojo.


Une croissance régulière

Cinq ans, c’est beaucoup et peu à la fois. Si nous ne sommes toujours pas des centaines, et que nous ne le serons probablement jamais, environnement de Hong Kong et pratique de niche obligent, nous avons un groupe de pratiquants réguliers qui avancent, dans les pas de Hugh. Hugh a commencé au tout début, en juillet 2012 et malgré un Age relativement avance pour débuter un art martial, il s’est vite retrouve l’élevé le plus assidu, présent a presque chaque cours, et j’ose dire le seul a réellement comprendre la pratique proposée. 1er Kyu depuis maintenant un an, il est dans la dernière ligne droite pour le Shodan, étape importante pour lui évidemment, mais également pour moi puisqu’il est un pur produit du dojo (sans expérience préalable) et qu’il deviendrait ma première ceinture noire.

Au début, un seul cours par semaine était proposé, de 2h le jeudi soir. Aujourd’hui nous proposons des entrainements les mercredis, jeudis et dimanches, en Aunkai et Nihon Tai Jitsu, tout au long de l’année, à l’exception des jours fériés.

La pratique a aussi fortement évolué au cours de ces années, comme Hugh me le fait régulièrement remarquer. Le travail propose n’a plus grand-chose à voir et c’est probablement une bonne chose parce que je suis convaincu qu’une pratique personnelle qui n’évolue pas est une pratique morte.

Des invités de qualité

Cette évolution dans la pratique a aussi été permise par la venue de pratiquants de grande qualité dans notre modeste dojo. Romain qui m’a le premier fait l’amitié de venir et qui nous a présente le Hankou. Akuzawa sensei qui est venu en 2013 pour aider à développer l’école dans la région, accompagné de Manabu qui reviendra deux fois. Filip Maric venu de Nouvelle Zélande pour un stage d’Aunkai mais qui en profitera pour nous proposer un excellent cours d’Aikido. Ka Seom Beok, bien connu pour son travail sur le corps via son école GNK Core en Corée. Et enfin Leo Tamaki dont le travail est toujours une grande source d’inspiration. Sans compter Kawano sensei, le Kancho du Seibukan qui vient annuellement à Hong Kong et que j’ai toujours à grand plaisir à voir.

Six pratiquants pour lesquels j’ai le plus grand respect et qui ont fait le trajet pour nous. Considérant notre taille restreinte, c’est d’autant plus appréciable. Je ne peux que souhaiter que cela continue et essayer de faire au mieux pour continuer à recevoir des experts, quelle que soit leur discipline d’origine. Peut-être même du Nihon Tai Jitsu un jour, qui sait.

L’inverse est aussi vrai et j’ai pu ces dernières années donner plusieurs stages à travers le monde, à Taiwan, au Vietnam, à Singapore, en Belgique, en Italie et en France

Plusieurs démonstrations

Une belle reconnaissance du travail accompli ces dernières années, j’ai participé au festival annuel du Seibukan en 2012, 2013 et 2015. Je n’ai pas pu m’y rendre depuis faute de temps mais je prévois d’y aller en 2018. Plus récemment j’ai eu la chance de participer à la NAMT, quelque chose que je ne suis pas prêt d’oublier et qui m’a fait vivre mon art avec une intensité que je n’avais pas encore connue.

Cinq ans plus tard, je crois plus que jamais au fait que ce dojo pourra être plus qu’une parenthèse dans l’histoire de Hong Kong. Malgré un développement relativement lent et difficile, les choses avancent et avec d’ici un an notre première ceinture noire forme au dojo, une nouvelle étape s’ouvrira.

samedi 22 juillet 2017

Savoir regarder

J’avais évoqué dans mon article précèdent l’importance du sens de l’observation et à quel point je suis toujours surpris de voir que les gens ne regardent pas. Le Mitori Geiko (pratique par l’observation) est pourtant un élément clé des arts japonais, ou tout n’est pas forcement explicite et où il faut savoir « voler la technique » et donc voir ses points clés. J’ai la chance dans mon dojo d’avoir un pratiquant japonais très expérimenté, issu d’une Koryu, le Kiraku Ryu. Ce pratiquant m’expliquait que dans son école les deux premières années de pratique étaient exclusivement consacrées à Mitori Geiko. J’ai aussi souvenir d’une interview de Nishio Sensei sur le blog Aikido Sangenkai ou il expliquait qu’au début ils ne pratiquaient pas mais regardaient.

C’est quelque chose que l’on n’imagine pas faire aujourd’hui. Les débutants veulent immédiatement monter sur le tatami et pratiquer, et c’est bien naturel. Qui d’entre nous aurait la patience de s’asseoir et de regarder les autres pratiquer pendant deux ans… Mais l’effet pervers de cette bonne volonté est… de ne pas regarder et d’essayer directement de passer les techniques, sans avoir vraiment pris le temps d’observer ce qui se passe.

C’est le cas dans les arts martiaux mais également dans d’autres pratiques. Je suis régulièrement frappé en Yoga de voir des pratiquants créer leurs propres postures…Si je comprends qu’un débutant ne puisse pas effectuer correctement la posture (et même les non-débutants d’ailleurs...) être capable de recopier plus ou moins la forme devrait être le minimum syndical : jambe tendue ou fléchie, orteils pointes vers l’avant ou pas, des éléments basiques. Je trouve ça d’autant plus frappant en Yoga que dans un studio de 20 personnes qui font la même chose, on devrait vite repérer si on n’est pas en train de faire le bon mouvement.

Lors de mes cours, c’est également un problème qui se pose. J’expliquais à mes élèves à quel point il est nécessaire de pouvoir comprendre très rapidement ce qui est montre, ne serait-ce qu’en surface, d’en garder une sorte d’image mentale et de pouvoir travailler à partir de cela. Comme je leur rappelais, mes entrainements avec Akuzawa sensei ne sont pas aussi fréquents que je le souhaiterais, et en partant de ce constat je ne peux pas me permettre le luxe de glandouiller, de ne pas regarder et de ne pas chercher à percevoir ce qui se passe en profondeur. De la même manière qu’un épéiste en Europe ne voyait pas forcement son maitre d’armes chaque jour mais prenait le plus souvent des leçons espacées. Il est donc essentiel de comprendre rapidement pendant ces leçons. J’ai donc montre le premier kata de Nihon Tai Jitsu une fois, et leur ai proposé de le répéter par eux-mêmes. Ça n’a pas été un franc succès.

Pour la même raison j’aime regarder les vidéos de stages dans lesquelles on voit les pratiquants essayer les mouvements après les avoir vus. C’est parfois surprenant. Je me souviens d’une vidéo de stage d’Alain Floquet notamment, où tous les pratiquants de la vidéo effectuaient la technique avec l’autre bras. Pas forcément un souci en soi, la technique marchait probablement quand même, mais en regardant la vidéo ce qui m’a frappé dans le cours d’Alain Floquet c’est qu’il avait l’air de mettre l’accent sur le contrôle de la structure du partenaire via le contrôle du coude. Elément qui n’existait plus lorsqu’effectue avec l’autre bras… La technique marchait donc mais une partie des pratiquants est donc passée a cote de ce qui faisait la raison d’être du cours, c’est dommage.

Je suis partisan de regarder de manière active ce qui est proposé par l’enseignant mais aussi ce qui est reproduit par les élèves. Qu’est-ce qui différencie les deux, et qu’est-ce qui fait que cela fonctionne dans certains cas et pas dans d’autres. Regarder signifie aussi savoir aller au-delà des apparences. J’écoutais il y a quelques jours une interview d’Ellis Amdur par Gudkarma, dans laquelle il racontait qu’il regardait les mouvements du Dantien/Tanden et des pieds et non ceux des mains, et qu’il s’était donc retrouve à pratiquer des mouvements en apparence différents de ceux de l’enseignant, sous le regard outre des autres pratiquaient qui s’empressèrent de se plaindre auprès du maitre. Maitre qui répondit platement « oui, on peut aussi faire comme ça », avant de le prendre à part et… de lui montrer un peu plus.

Regarder est essentiel mais encore faut-il regarder au bon endroit et ne pas se noyer sous des détails finalement peu importants.

mardi 18 juillet 2017

Au-delà de la surface

La pratique martiale est comparable à un iceberg. Une partie visible, impressionnante par elle-même, et une partie cachée sous l’eau, souvent beaucoup plus grande mais invisible. La partie visible de l’iceberg correspond à la forme extérieure de l’art : ses techniques, alors que la partie immergée correspond à des principes beaucoup plus profonds sans lesquels les techniques en question n’existeraient pas. Si c’est facile à comprendre sur le papier, force est de constater que dans la grande majorité des cas, les pratiquants restent sur le sommet de l’iceberg, en surface. Il est pourtant difficile de les blâmer car la partie immergée étant par définition « invisible » elle n’est pas forcement aussi accessible.




Pourquoi accéder aux enseignements profonds ?

C’est une question plus légitime qu’il n’y parait. Par enseignements profonds j’entends notamment la modification de l’utilisation du corps, et donc le fait d’apprendre à bouger son corps d’une façon spécifique. Force est de constater que tous les arts ne travaillent pas sur cette modification, et que ça ne les rend pas inefficaces pour autant. La boxe thaï ne recherche pas une modification de l’utilisation du corps et son efficacité n’est pas remise en question.

Pourquoi donc chercher à modifier l’utilisation du corps ? Plusieurs raisons. La première est que le contexte du Bujutsu implique de pouvoir agir face à des personnes beaucoup plus fortes physiquement, ou plus nombreuses, ou qui nous attaquent dans une situation difficile et non-prévue. Nous sommes donc dans un contexte très différent des sports de combat ou la présence de règles communes et de catégories de poids amènent l’environnement en territoire « connu ». L’autre raison, liée a la première, est que l’âge ne jouant pas en notre faveur, un travail de type physique verra ses limites rapidement alors que nos capacités commenceront à diminuer. Les enseignements profonds permettent de compenser cette baisse de nos capacités athlétiques.

Dans le cas des Bujutsu, je suis convaincu qu’un certain nombre d’entre eux ont été conçus pour des personnes bougeant d’une certaine façon. Recopier la forme de la technique est évidemment un début (la première étape du Shu Ha Ri) mais copier la forme n’amènera que des résultats limités. J’avais été particulièrement surpris lors de ma rencontre avec Akuzawa sensei que non seulement mes techniques ne marchent pas sur lui, mais que des techniques qu’il effectuait « mal » selon mes critères fonctionnaient sans aucun problème, me permettant de réaliser que le problème venait pas de l’angle ou d’un autre détail technique mais de « quelque chose de plus ». Au-delà de l’utilisation du corps, les Koryu ont un « gout » particulier, différent selon les écoles. C’est aussi le cas d’écoles modernes influencées par des Koryu, et je pense notamment à l’Aunkai et au Kishinkai ici, deux écoles très différentes dans leur conception et qui ont toutes les deux un gout unique. Il est pourtant courant de rencontrer des pratiquants, même avances dont la pratique n’a pas de gout, les techniques sont là mais semblent vides, le curriculum technique peut être vaste, mais ne semble pas lié par une cohérence.

Partant de ce constat, s’il n’est pas nécessaire de chercher à accéder aux enseignements profonds, je crois que ce sont ces enseignements qui permettent de réellement comprendre notre pratique et de dépasser la simple chorégraphie technique, aussi propre soit-elle.

Comment y accéder ?

C’est la question à 1 million. Deux possibilités : trouver tout seul les éléments caches ou trouver quelqu’un qui nous les enseigne.

Trouver tout seul est particulièrement difficile parce que ça implique de chercher, de se planter, de chercher à nouveau, de se re-planter, et finalement de comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C’est évidemment laborieux et peu efficace, a fortiori en partant de rien. D’ailleurs si l’on parle souvent de « voler la technique » il s’agit bien de la voler a quelqu’un, et pas de partir 3 ans tout seul dans la montagne pour avoir un satori et soudainement tout comprendre. Un excellent sens de l’observation est essentiel pour comprendre ce qui est montré par l’enseignant, et j’y reviendrai surement dans un prochain article.

Avoir un enseignant est certainement la méthode la plus rapide et efficace, puisqu’avoir quelqu’un qui est déjà passé par les mêmes étapes et peut amener directement sur le bon chemin est un gain de temps certain. Un enseignant permet aussi de recevoir directement la sensation et d’avoir des corrections physiques immédiates, ce qui veut dire que si YouTube est un bon outil de réflexion il ne remplace en rien l’expérience directe. Reste encore à trouver une personne capable de démontrer une pratique d’un niveau supérieur et capable de le transmettre. Les exemples de gens compétents incapables de transmettre ne manquent pas, mais les gens capables des deux existent si on se donne un peu la peine de chercher.

Dans les deux cas, la seule chose qui permettra d’accéder à une pratique plus profonde est le travail. Trouver un enseignant aussi bon soit-il n’amènera aucun résultat sans une pratique engagée, une remise en question constante et une grande profondeur de réflexion. Etre « élève de » n’est pas et n’a jamais été un gage de qualité. Les qualités ne peuvent s’obtenir que par un sens de l’observation acéré et un travail de tous les instants pour comprendre les principes et les assimiler corporellement.

dimanche 2 juillet 2017

Ma-aï, cette distance qui nous sépare

Cet article a été originellement publié dans "Dragon Spécial Aikido" en Avril 2017.


Le ma-aï (間合) est l’un des nombreux concepts fondamentaux que l’on retrouve dans les Budo/Bujutsu. Souvent traduit comme la distance entre Tori et Uke, une meilleure traduction pourrait être simplement intervalle, puisque le terme 間 est tout autant utilisé pour un intervalle d’espace que de temps, alors que le caractère 合 transmet la notion d’harmonie et se retrouve d’ailleurs dans le terme 合氣。

J’ai un goût particulier pour l’étymologie des caractères, et ceux-ci ne font pas exception. 間 se compose de deux parties : 門,porte et 日, soleil. En recherchant d’anciennes versions du caractère on peut trouver 月, la lune, à la place de日. Dès lors il est assez facile d’imaginer la lumière de l’astre passant à travers l’interstice de portes coulissantes. 合 n’est pas moins intéressant puisque la partie supérieure transmet l’idée de regrouper alors que la partie inférieure transmet l’idée d’une bouche et donc le fait de regrouper dans une seule voix.

Intervalle de temps et d’espace, ma-aï est ce qui nous lie et nous sépare, c’est cette distance entre nous et le temps nécessaire pour la franchir qui fait qu’il y a relation et donc possiblement affrontement. Un ma-aï trop grand et le combat n’a pas lieu d’être, trop court et il est probablement déjà trop tard.



Ma distance et celle de l’autre


Nous avons tous une distance de sécurité, un cercle qui nous entoure dans lequel personne ne doit entrer. C’est vrai pour chaque individu dans la vie quotidienne, ça l’est a fortiori dans un cadre martial ou laisser quelqu’un rentrer dans notre distance peut signifier la mort. Mais cette distance dépend de plusieurs éléments et n’est que rarement la même pour les deux adversaires, car elle est régie par le fait de pouvoir toucher et un combat n’est pas forcement symétrique. Dans un contexte symétrique où Uke et Tori possèdent les mêmes armes, la distance est à peu de choses près identique pour chacun. Un changement de cet élément impliquera nécessairement la fin de la symétrie. Si mon adversaire est armé d’un sabre et que je ne le suis pas, sa distance est plus longue que la mienne et il pourra me toucher de plus loin. Même à mains nues, deux adversaires de taille différentes s’opposant auront un ma-aï différent.

Comprendre ma distance et celle de l’autre est une nécessité pour ne pas s’exposer inutilement au danger et sortir victorieux de l’affrontement. Contrôler la distance est essentiel et implique de connaitre les avantages et inconvénients de chaque arme ou spécialité. Ceci est vrai dans les arts traditionnels, quel que soit leur pays d’origine, comme dans les sports de combat. Un judoka et un boxeur bien que tous les deux  à mains nues ont un ma-aï bien différent.




La distance – un facteur inconstant

Contrairement à ce qu’on serait tente de croire la distance n’est pas un facteur constant et ce qu’on considère comme une distance de sécurité ou de confort évolue selon un certain nombre d’éléments. Habitant dans l’un des endroits les plus densément peuples de la planète, ma distance de confort est par exemple profondément  réduite à son strict minimum une grande partie du temps. Elle change en revanche immédiatement si je choisis de sortir de la ville pour me retrouver dans un endroit désert. Qui d’entre nous ne s’est pas senti agressé a la plage lorsque qu’un inconnu est venu coller sa serviette à la nôtre alors que quelques jours avant dans un café  ou dans les transports en commun cette même distance ne posait pas de problème ?

La distance acceptable dépend du contexte, et également dans le cadre martial de notre aisance. Il n’est pas rare de voir des débutants attaquer à une distance plus longue que ce qui arriverait en réalité, et de voir Tori utiliser un grand Tai Sabaki pour s’éloigner le plus possible de la zone de danger avant d’appliquer sa technique. Plus les pratiquants progressent et plus les attaques ont tendance à se rapprocher, mettant Tori davantage sous pression. De son côté Tori apprend à mieux gérer la distance et à sortir au plus juste. Si l’on revient à l’étymologie du caractère Ma(間), on imagine aisément qu’il s’agit de sortir au plus juste, comme la lumière passe dans l’interstice de la porte. Une sortie trop proche de l’attaque étant évidemment trop courte, alors qu’une sortie trop éloignée laissera à l’adversaire l’opportunité de revenir. Il en va de même avec la notion de temps puisque si sortir trop tard est évidemment problématique, sortir trop tôt ne l’est pas moins. Une utilisation optimale du temps et de l’espace permettra non seulement de prendre l’adversaire au bon moment mais également en utilisant les meilleurs leviers. Dans la pratique que je propose à mes élèves, je recommande de sortir juste assez pour ne pas être affecté par la frappe, en collant à l’adversaire de telle sorte que chaque mouvement que l’on fera ait un impact sur sa structure. La distance est donc réduite à son strict minimum. Ca présente pour moi deux intérêts pédagogiques. Tout d’abord accepter voire accueillir l’attaque est contre intuitif pour beaucoup d’entre nous et ce travail permet de désacraliser ce que l’attaque représente et s’éloigner de cette peur qui nous empêche de bouger librement. Ensuite se retrouver collé à Uke permet de s’harmoniser à lui en ne faisant d’une certaine façon plus qu’un de nos deux corps et en apprenant ainsi comment un mouvement de ma part a une incidence sur lui.

Le bon ma-aï, en termes d’espace et de temps donne les meilleurs résultats.



Contrôler le ma-aï


On dit souvent que celui qui contrôle la distance contrôle le combat, ce qui semble évident puisque contrôler le ma-aï consiste à pouvoir toucher sans être soi-même touché. Perturber le ma-aï de son adversaire en rentrant dans sa distance en lui offrant une ouverture pour provoquer son attaque est par exemple une bonne façon de contrôler le ma-aï, et de limiter les attaques possibles en encourageant une attaque en particulier.

Contrôler la distance signifie ne pas la subir. De façon générale, lors d’un affrontement les deux protagonistes cherchent à amener leur adversaire dans leur distance sans rentrer dans la sienne, par exemple en rentrant dans les angles morts ce qui permet de réduire la distance avec l’adversaire tout en ne lui permettant pas de revenir facilement. Se retrouver dans une position où l’on peut frapper sans être soi-même en danger est évidemment la situation idéale.


Si les angles morts amènent immédiatement à penser le ma-aï du point de vue de l’espace, le travail sur l’intention et l’initiative permet lui de le penser du point de vue du temps. En Go no Sen par exemple, Tori part après l’attaque, mais il lui est bien sur possible d’avoir créé cette attaque par son action précédente. L’attaque n’est donc plus une surprise mais au contraire la chute d’Uke dans un piège qui lui était tendu.  Prenons en exemple Shomen Uchi Ikkyo, Uke attaque Shomen Uchi, Tori répond par Ikkyo. Mais pourquoi Uke utilise-t-il Shomen Uchi, et est-il possible de le faire attaquer comme ça? Renversons la situation, en tant que Tori, que puis-je faire pour que cette configuration (Shomen Uchi Ikkyo) se réalise? Je peux par exemple casser la distance, et attaquer ses yeux pour encourager mon adversaire à se protéger avec son bras. Au moment du contact nous sommes maintenant dans une situation très proche de celle pratiquée à la base mais avec un rapport de force inversé. Si le travail des formes de base est essentiel, je crois qu’il est important pour tout pratiquant après quelques années de chercher à remettre les choses dans leur contexte, notamment d’un point de vue tactique et stratégique. Les bases sont ce qu’elles sont, des bases. Reste au pratiquant à s’en servir de fondation pour aller plus loin.




Mais c’est en Sensen no Sen que l’on touche à mon avis le point où le travail de l’intention est peut-être le plus difficile, puisqu’il s’agit pour Tori d’agir au moment même de la formation de l’intention de l’attaque. Avant son exécution donc. Plus qu’une question d’espace (même si l’espace devra évidemment être franchi pour toucher), c’est le temps qui compte ici pour prendre le contrôle du combat, et, comme le dit l’adage, rien ne sert de courir… En Nihon Tai Jitsu, il existe un kata (Nihon Tai Jitsu no Kata Sandan) basé sur les Kaeshi Waza et le Sensen no Sen. Dans ce kata, Tori effectue systématiquement la première attaque, en réponse au danger imminent que représente Uke. Danger imminent représenté dans le kata par un léger mouvement des poings en garde. Il s’agit d’une forme donc l’attitude est évidemment formalisée mais le travail proposé peut et doit aller plus loin, c’est-à-dire qu’Uke doit d’une part apprendre à masquer son intention et à frapper quand il le souhaite, sans donner de signe avant coureur, et que Tori en parallèle doit apprendre à lire quand l’attaque va se déclencher pour intervenir avant. Assez rapidement, on obtient des résultats corrects en lisant le corps de son partenaire pour percevoir l’attaque dès son commencement, mais ça signifie être encore un léger temps en retard par rapport à du Sensen no Sen. L’idéal serait de démarrer avant les signes physiques. Difficile parce que pour tout humain voyant correctement, notre outil principal pour percevoir une attaque reste… nos yeux. Nous avons pourtant d’autres sens que nous pouvons entrainer pour percevoir des changements. Je vous invite à essayer de travailler les yeux fermés. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, avec un partenaire qui nous attaque par atemi à une vitesse réduite au maximum, il devient possible de sentir que quelque chose se rapproche alors qu’il n’y pas encore de contact, et donc de réagir à quelque chose que l’on a senti mais pas vu. Vous ne réussirez pas à chaque fois, certes, mais au final ça n’est pas en réussissant que l’on progresse mais en essayant de sortir de sa zone de confort et en pratiquant des choses qui nous semblent inaccessibles.



Le travail des armes pour appréhender la distance

Le Nihon Tai Jutsu est une discipline qui se pratique uniquement à mains nues, en acceptant plusieurs distances de combat : une distance longue pour les frappes, moyenne pour le travail des clés, courte pour les projections et étranglements. Les défenses contre armes complètent cette approche de la distance en proposant une distance plus longue mais aussi et surtout un travail asymétrique. Le fondateur de la discipline, Roland Hernaez, se plait à dire en parlant des défenses contre couteau qu’il ne faut pas nécessairement y voir un travail de self-défense réaliste, mais que le travail avec un partenaire armé présente un certain nombre d’avantages pédagogiques. En partie parce qu’il est ludique, mais aussi et surtout parce que la distance nécessaire pour toucher Uke s’allonge alors que la sienne reste identique, augmentant ainsi les contraintes et donc la nécessité d’entrer correctement. La question se posera à l’identique avec des contraintes différentes lors du passage à des armes plus longues telles que le tambo ou le jo.

L’Aikido, comme de nombreuses écoles a d’ailleurs parfaitement intégré cette notion en proposant de nombreuses formes de travail asymétrique : mains nues vs jo, mains nues vs ken, jo vs ken, etc. Chaque configuration propose de nouvelles contraintes et donc un nouvel apprentissage.