mercredi 28 décembre 2016

Invest in loss

“Invest in loss” (investir dans la perte) est une expression que j’utilise beaucoup dans mes cours parce que bien que contre intuitif il s’agit pour moi de l’une des méthodes les plus efficaces (pas la seule, évidemment) pour progresser rapidement dans le domaine martial. Dans une pratique martiale, orientée à l’origine vers la survie, il peut sembler paradoxal de se mettre soi-même dans une situation délicate, et pourtant…

Gagner à tout prix… et ensuite ?

La pratique martiale est souvent liée dans l’inconscient collectif à l’idée de victoire et de supériorité. Il faut vaincre avant tout, peu importent les moyens mis en place. Et si je suis d’accord avec cette idée dans un combat de survie, on ne m’enlèvera pas de l’idée que le but de l’entrainement est avant tout de former les individus pour qu’ils puissent réagir correctement dans le cas d’une confrontation. L’entrainement n’est pas la confrontation et ne doit pas le devenir, au risque de passer a cote de l’essentiel.

Quels sont les risques à vouloir à tout prix gagner ? Le principal à mon avis est justement de ne prendre aucun risque, de rester sur la défensive, dans sa zone de confort et ainsi de ne pas saisir l’opportunité de découvrir quelque chose de nouveau qui nous permettrait de passer à une étape supérieure.

Le second risque, tout aussi important est de tenter de passer en force pour que la technique fonctionne alors que les critères essentiels à son exécution ne sont pas réunis. C’est acceptable au début évidemment, mais après un certain temps de pratique il est utile de savoir faire la part des choses entre ce qui est passe parce qu’on est passe en force, et ce qui était « juste ». On me dira que l’essentiel est que ça passe, et encore une fois ça n’est pas faux, mais le but de l’entrainement reste d’affiner la pratique et on affine les choses en s’apercevant de leurs limites et en réfléchissant a la façon de contourner ses limites. Dans un article récent, Dani Faynot disait d’ailleurs une phrase on ne peut plus juste « on ne progresse pas pendant la pratique mais entre les sessions ». Partant de là, si vous voulez progresser entre les sessions, il vous faut avoir matière à réfléchir. Gagner est satisfaisant pour l’ego et offre son lot d’apprentissages (« qu’est ce qui fonctionne ? ») mais il n’est pas suffisant pour développer sa pratique en profondeur.

Perdre, oui mais pourquoi et comment ?

Ok, donc l’idée, à l’entrainement, n’est pas nécessairement de gagner et il faut investir dans la perte. Mais comment et pourquoi ? Soyons clairs, je n’encourage pas du tout les Uke qui partent déjà perdants, convaincus que leur destin est d’être un sac de frappe qui doit se faire massacrer par Tori. Il y a une différence entre perdre par renoncement et perdre parce qu’on essaie d’apprendre quelque chose.

L’un des axes de ma pratique consiste à étudier l’espace disponible dans mon corps et comment il m’est en réalité possible de revenir de situations qui semblent désespérées en ajustant des réajustements dans mon alignement notamment. Accepter le déséquilibre et la mise en difficulté, voire créer soi-même une situation dans laquelle on se retrouve vulnérable est typiquement une opportunité de découvrir comment notre corps réagit dans une situation limite, et dans quelle mesure on peut reprendre la main. Parfois on ne peut pas, et on perd, ça n’est pas grave, on en ressortira avec une idée d’une limite à partir de laquelle on n’est pas capable de revenir, en tout cas à cet instant T. Des fois on pourra revenir et on s’apercevra que ce qui semblait une situation désespérée ne l’était finalement pas tant que ça. 



Comprendre ses limites à un instant T est essentiel. Nos limites évoluent au fil du temps alors que notre pratique s’affine. C’est vrai tant physiquement que mentalement, puisque de nombreuses limites dans notre équilibre sont liées au fait que notre cerveau ne reconnaissant pas la position du corps dans l’espace comme une position équilibrée. En Aunkai c’est quelque chose qui est très visible dans des exercices Push Out : un débutant ira le plus souvent vers l’avant dans une position que son cerveau connait, en revanche dès qu’il commencera à ramener le corps vers l’arrière il se sentira vite partir. Pourtant l’espace existe et a force de travail le corps et le cerveau finissent par accepter cet espace comme ne posant pas de soucis particuliers.

samedi 3 décembre 2016

Formation intensive d'Aunkai en Nouvelle Zélande

Quand lors de son passage à HK en mars, Filip m’a dit qu’il pensait organiser une formation intensive d’Aunkai avec Akuzawa sensei, j’ai été immédiatement enchanté par l’idée. Quelle belle opportunité de passer une semaine entière à s’entrainer avec sensei, 5-6 heures par jour, avec d’autres pratiquants passionnés.

La semaine s’est divisée en deux parties : deux jours à Auckland avec une grosse trentaine de personnes, et cinq jours au Koru Dojo de David Lynch à Coromandel avec une dizaine de pratiquants. Le contenu a été particulièrement riche comme on peut l’imaginer et je ne vais évidemment pas tout retranscrire ici. La présence de Rob pendant les deux premiers jours a aussi été particulièrement utile puisqu’il est non seulement un excellent traducteur (et traduire tout en servant d’Uke a sensei n’est pas aisé), mais aussi un pédagogue hors pair. A défaut de rentrer trop précisément dans le contenu aborde, certains points peuvent déjà être soulignés :

Structure vs mouvement
Pendant mes premières années d’Aunkai, le focus était clairement mis sur la construction de la « frame » du corps via les tanren et kunren, donnant souvent une impression de rigidité avec des gens cherchant à garder leur structure a tout prix, quitte à travailler en force, passant ainsi a cote du but de la pratique. Mais Akuzawa sensei a pris un tournant radical depuis et il me semble que le travail aujourd’hui est beaucoup plus axé sur le mouvement que sur la structure. Le fait que deux groupes de travail existent en Nouvelle Zélande, diriges par deux pratiquants très compétents, Filip et Liam, le besoin de faire travailler les bases s’est probablement également moins ressenti, permettant à sensei d’aller plus loin dans la méthode. C’est à mon avis une excellente chose, passer des heures sur les solo tanren n’est pas la meilleure utilisation que l’on peut faire du temps d’Akuzawa sensei, alors que cela peut être bien traite au sein des groupes locaux.

Au cours de cette semaine, au lieu de chercher à nous faire garder notre structure a tout prix, Akuzawa sensei a au contraire insiste sur l’acceptation du changement constant entre l’équilibre et le déséquilibre, et sur le passage de l’un a l’autre, précisant d’ailleurs que la structure n’est pas forcément nécessaire arrive à un certain niveau (ce qui est probablement vrai pour lui, pas forcément pour les autres). Mon avis est que l’Aunkai consiste à explorer nos limites, et que les limites de notre équilibre sont l’un des éléments fondamentaux. Accepter le déséquilibre nous donne des informations clés sur ou notre corps peut (ou non) aller et les conséquences que cela implique.


Réorganiser son corps
C’est un sujet que j’explore depuis quelques temps déjà et que je considère comme l’un des points les plus importants de cette semaine. La force interne requiert une structure correcte afin d’éviter une utilisation de force excessive, et un moyen d’accomplir cela est d’avoir un corps bien organisé et aligné.

Une idée qui a particulièrement été mise en avant est l’utilisation du plancher pelvien, comme ce que l’on pourrait décrire comme étant une sorte de plateau sur lequel on équilibre la partie supérieure de son corps, mais aussi par extension notre partenaire : comprendre le fonctionnement du pelvis, les différentes positions qu’il peut prendre et comment celles-ci impactent la structure générale,




Travail au sol
Si le travail au sol est de fait peu proposé à Tokyo, tout simplement parce qu’il n’y a pas de tatamis, c’est quelque chose qu’Akuzawa apprécie particulièrement et il n’est pas rare de passer des heures en seiza ou un genou au sol lors de stages ou de cours particuliers.

N’ayant pas la souplesse d’un japonais rompu à l’exercice de seiza, je dois admettre que ces exercices sont difficiles pour moi, mais je dois reconnaitre leur intérêt pour apprendre à bouger correctement et notamment apprendre comment mobiliser le pelvis et le tanden. Pas de dégâts malgré tout, en dépit de la douleur pendant la pratique, si ce n’est une réduction significative de la quantité de peau sur mes pieds.

Au-delà de l’enseignement de haut niveau propose, cette semaine était aussi une opportunité incroyable de passer du temps avec sensei et les pratiquants néozélandais sur et en dehors des tatamis. Venant de HK, avec 11h de vol, on aurait pu croire que j’étais celui qui avait effectue le plus long trajet, mais loin de la puisque Bea a fait le trajet depuis l’Allemagne. 30h de vol et 12h de décalage horaire sont je pense un engagement qui mérite d’être noté. Je connaissais déjà Filip et j’étais vraiment heureux de passer à nouveau du temps avec lui. Filip est l’un des pratiquants les plus passionnés que je connaisse, extrêmement talentueux, ouvert d’esprit et c’est un véritable plaisir de pratiquer avec lui. Je connaissais également Gray qui était passé à HK récemment et ce stage m’a permis de passer plus de temps avec lui. C’était aussi l’occasion de rencontrer Liam et son équipe, sans compter tous les autres pratiquants. Je ne parlerai pas de tout le monde pour ne pas trop rallonger ce post, et aussi (surtout) par peur d’oublier quelqu’un.

Le dojo choisi pour la formation intensive était lui-même un part entière de l’expérience. Le Koru Dojo est certainement le plus beau dojo que j’ai vu, et son environnement direct (le bush, les cascades, etc.) lui donnent un caractère d’un autre monde. Suffisamment proche de la plage pour des entrainements en extérieur, avec aussi la possibilité d’aller faire Misogi sous les cascades pour ceux qui contrairement à moi survivent dans des milieux non tropicaux. Et puis évidemment il y a David et Hisae, les fondateurs et l’âme des lieux. Des gens d’une gentillesse et d’une humilité incroyable qui contraste avec leur parcours exceptionnel puisqu’ils ont été les élèves de Tohei et Shioda sensei et ont amené l’Aïkido en NZ il y a maintenant 50 ans.


Je conclurai ce long post en remerciant Filip pour le temps et l’énergie qui lui ont permis de faire de cette semaine un moment inoubliable. Une expérience fluide vient toujours d’un travail bien fait derrière la scène. Merci aussi à sensei et Rob pour leur enseignement, et à toutes les personnes qui sont venues pratiquer et échanger. De retour à Hong Kong, je me demande pourquoi je suis revenu de mon plein gré…