mercredi 31 juillet 2013

Jim Alcheik, karatekas et guerre d’Algérie



Je m’intéresse à l’histoire du Nihon Tai Jitsu ainsi qu’à celle de l’Aikido Yoseikan depuis longtemps. Si les liens techniques et historiques entre ces écoles ne font pas de doute il y a pourtant toujours un flou autour de la période Jim Alcheik. Si ce dernier est cité dans l’historique officiel du Nihon Tai Jitsu, les informations le concernant restent discrètes. On sait qu’il a passé deux ans et demi au Yoseikan, qu’il a été le premier à enseigner l’école du Me Mochizuki, qu’il était 3e dan de Judo et qu’il est mort dans un attentat pendant la guerre d’Algérie avant que Me Hernaez prenne sa relève. On s’arrête donc aux grandes lignes et il est difficile d’en savoir beaucoup plus.

Il y a quelques mois, Fred m’a montré un Budo Magazine de 1966 qui contient un peu plus d’informations. Cet article m’a fait réaliser que malgré la reconnaissance dont il jouit aujourd’hui et ce que son travail a permis, il n’avait que 31 ans quand la mort l’a fauché. Je vous en retransmets un passage ici.

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L’affaire Ben-Barka et le Judo-Karaté

On parle du Karaté dans l’affaire Ben-Barka, a l’occasion d’une interview de Me Lemarchand, avocat de Figeon, qui avait organisé en 1962 une action anti OAS à Alger. Il avait engagé à cet effet un Karateka-Aikidoka bien connu à Paris, Jim Alcheik (qui avait fait venir Hiroo Mochizuki) pour recruter 25 hommes de main ayant tel « James Bond » mission de tuer. Alcheik avait choisi bon nombre de ses élèves dont la moitié vietnamiens. Mais si Alcheik, d’origine turque, pouvait passer inaperçu au milieu des algériens, il en était différemment des vietnamiens. Rapidement on prit l’habitude chez les OAS de tirer a vue sur tous les yeux bridés. Le groupe se refugia dans des villas… que l’on fit sauter 2 fois sans dommage, et sur lesquelles on tira même au canon. Mais Alcheik qui avait tenté d’imprimer lui-même a Paris une revue Judo, fit venir sa presse à Alger pour l’impression de tracts et d’affiches. En douane elle fut fortement piégée et quand Alcheik et ses élèves déballèrent la machine à la villa El Biar, tout sauta. Il fut tué avec 17 amis. On a dit que la bombe avait été placée par un membre du SDECE. D’autres moururent par la suite. 12 furent rendus à leur famille, puis 3 autres (Cherroux, Clauzure, Gauthier) après un certain scandale à l’enterrement ayant été assez hâtif. Il y en eut 8 autres anonymes et sans famille (Paggi, Veillard) qu’il fut impossible d’identifier. Cette participation de Karatekas français lors des évènements d’Algérie resta ignorée du grand public.

Jim Alcheik est maintenant inconnu des jeunes ceintures noires de Karaté et Aikido puisque son décès remonte à 5 ans. Il est bon de rappeler la mémoire de cette figure pittoresque. Il fut un des premiers élèves de Minoru Mochizuki. Il se rendit au Japon pour séjourner chez ce Maitre bien connu dont le fils Hiroo est maintenant fixé en France. En se battant il avait tué accidentellement son adversaire et ayant quitté la Tunisie il avait décidé de se faire oublier en étudiant Judo et Aikido plusieurs années au Japon chez le Maitre Minoru Mochizuki. Il s’était mis un an avant son retour à l’étude du Karaté et avait même ecrit une petite brochure de karaté ou l’on peut voir le style Shito du Yoseikan. Revenu en France, il avait monté un grand Club avenue Parmentier a Paris, prenant une place importante dans le Budo français (notamment en Kendo). La mort le faucha en plein succès. Il avait près de 30 ans et était un garcon vif, très actif et charmant, 3eme dan Judo, 4eme dan Aikido, 2eme dan Karaté, 2eme dan Kendo. Nous le regrettons.

mardi 30 juillet 2013

Naissance de Kwoon.Org



Je regrettais il y a quelques semaines sur ce blog la mort de Kwoon.Info, le plus gros forum francophone sur les arts martiaux regroupant des pratiquants de grande qualité et dont les connaissances ont permis à beaucoup (moi le premier) d’évoluer dans leur pratique. La mort de KI c’était aussi la disparition de milliers de pages d’archives, dont certains éléments sont très difficiles à trouver ailleurs.

Si les archives vont bien disparaitre avec KI, ce ne sera finalement pas le cas de ses membres ou de son esprit. Sous l’impulsion de quelques éminents membres, le forum renait aujourd’hui en tant que Kwoon.Org, cette fois de manière pérenne puisqu’il sera géré par une association et non une personne physique. Le travail accompli en seulement quelques semaines est d’une très grande qualité, et je suis heureux de pouvoir participer à cette aventure même si ça ne sera probablement qu’en tant que membre de l’association et du forum.

Longue vie à ce nouveau forum, en espérant qu’il marche sur les traces de son ainé.

mercredi 24 juillet 2013

Le pouvoir de dire non

J'ai très récemment reçu une proposition pour enseigner le NTJ dans un studio de muay thai à Hong Kong dont le propriétaire veut aujourd'hui offrir une palette plus large de disciplines martiales. Je l'ai rencontré, nous avons discuté de son projet, j'ai vu la salle et j'ai dit non. Pour un certain nombre de raisons:
  • Si le studio est probablement très bien pour de la boxe thai, du BJJ ou des cours d'arnis, il présente un certain nombre de contraintes pour enseigner le Nihon Tai Jitsu sans danger. Déjà parce qu'il est divisé en plusieurs sections, étroites avec des angles un peu partout. Connaissant le contenu technique de mon école, il n'est pas réaliste de s'entrainer là sans danger. Ou alors il faut commencer par enlever les sutemi et quelques autres techniques. C'est aussi bas de plafond, ce qui veut dire enlever les projections de type ippon seoi nage. Au final que reste-t-il?
  • Le deuxième problème est le prix des cours. Et aussi surprenant que cela puisse paraitre, mon problème est que c'est trop cher. Je donne mes cours à un prix dérisoire par rapport aux standards hongkongais. Pour plusieurs raisons dont le fait que je trouve normal qu'une offre de qualité à un prix accessible existe (on reste quand même sur quelque chose de l'ordre de 40 euros par mois pour quelqu'un qui ferait tous les cours, c'est déjà pas si mal). Avoir un cours ailleurs à 20 euros de l'heure serait difficilement justifiable et pourrait facilement entrainer une migration d'un cours vers l'autre
  • J'ai décidé d'intégrer South China Athletic Association il y a quelques mois, car je crois que c'est une étape importante pour le développement de notre école. Les locaux sont exceptionnels, les prix raisonnables et l'association nous apporte potentiellement plus de visibilité. Au contraire, enseigner dans ce studio augmenterait MA visibilité et accessoirement MON compte en banque. Je ne crois pas que ça soit en ces termes que je veuille réfléchir. Je suis engagé vis à vis de SCAA et de mes élèves et ne compte pas remettre en question cet engagement
  • En termes de locaux, je dois avouer que le côté bad boy du MMA ne m'excite pas plus que ça et que mon vieux dojo traditionnel me convient mieux et met probablement l'ensemble du groupe dans des meilleures conditions de travail
La proposition est malgré tout sympathique et il est toujours agréable d'être reconnu pour son travail. Mais arrive à un moment où il est important de définir ce que l'on recherche, d'avoir sa feuille de route et de s'y tenir. Dans mon cas mes buts principaux sont d'améliorer ma pratique en ayant des partenaires d'entrainement réguliers, implanter le Nihon Tai Jitsu à Hong Kong de façon pérenne. Gagner de l'argent n'est pas un critère, j'ai un travail à côté qui me permet de faire mes choix de façon libre. Suivre la mode et enseigner à quelques étrangers de passage ne m'intéresse pas non plus puisque cela n'a rien de pérenne. Il faut parfois savoir dire non et ne pas sauter sur toutes les opportunités qui se présentent.

jeudi 11 juillet 2013

Les dangers de l’enseignement



Si l’enseignement représente pour beaucoup une étape nécessaire, ou dans le pire des cas un aboutissement, il présente également un certain nombre de risques. Car l’enseignement amène son lot d’illusions qui peuvent très facilement embarquer le pratiquant dans une spirale négative.  

Quand on enseigne, on ne pratique pas
Ça n’est pas toujours vrai, mais c’est un problème courant. Un enseignant a tendance à se positionner au-dessus de la mêlée et à corriger ses élèves mais pas à pratiquer lui-même pendant le cours. Pour plusieurs raisons d’ailleurs. Déjà parce que son boulot d’enseignant est d’enseigner et qu’il est donc normal qu’il se concentre sur cette question. Ensuite parce que - ego aidant – tout le monde n’apprécie pas de foirer une technique sur un de ses élèves.

Je n’ai personnellement pas de problème avec ça, essayant de m’entrainer autant que possible pendant mes cours puisque c’est la raison principale pour laquelle j’ai commencé à enseigner. Mais ce problème réglé, reste celui de la complaisance des élèves envers leur enseignant. 



Apprendre? Pourquoi faire? Je sais déjà tout


La complaisance des élèves
 C’est l’autre risque principal à mon avis, et celui qui me frappe le plus. Probablement parce que je le vois a la plupart de mes cours d’Aikido. Lorsque l’enseignant démontre, son uke chute, parfois simplement par respect du statut et pour ne pas faire perdre la face à son professeur. Cela m’arrive de plus en plus en Aikido où je fais ma technique sur mon partenaire, qui tombe (et qui n’a pas peur de mon statut de 6e kyu a priori), l’enseignant vient me fait la technique, bien en force et perceptible à 2 kms, je tombe pour être gentil et m’entends dire « tu as compris ? ». Je hoche la tête et retourne tranquillement à mon travail. Si ce genre de choses m’émeut assez peu en tant qu’élève, cela me déplait profondément en tant qu’enseignant.  

Lors d’une conversation autour d’une bière après le cours de dimanche, l’un de mes élèves me parlait de son frère (qui s’entraine aussi avec nous) en me disant « ce qui est bien avec Luke, c’est qu’il ne tombe que s’il sent quelque chose. Il ne viendra jamais pour faire plaisir ». De fil en aiguille nous avons parlé du risque de laisser passer la technique plus facilement quand elle est faite par le prof ou par un gradé et j’ai bien insisté sur le fait qu’ils ne devaient JAMAIS faire semblant quand je leur appliquais une technique et que si ça merdait il valait mieux que je le sache pour pouvoir chercher ce qui n’allait pas.

Car quand j’y pense, sur les nombreux enseignants que j’ai eus, beaucoup m’ont impressionné au début, puis au bout de quelques mois/années je sentais que leurs techniques ne marchaient plus que parce que je les laissais faire. Tous avaient en commun d’enseigner plus que de pratiquer. Dans certains cas ils stagnaient, dans d’autres ils régressaient, au mieux ils observaient une progression faible en comparaison de la mienne. Dans tous les cas je ne sentais pas une envie d’aller plus loin.



Se remettre en question ?

L’enseignement apporte son lot de bonnes choses. Transmettre une tradition/culture/passion, créer un groupe avec une direction de pratique commune, tout simplement partager. Mais l’enseignement ne peut pas être une fin en soi. S’il est considéré par beaucoup comme une étape, la question doit être une étape vers quoi ? Car c’est la toute la question, où souhaite-t-on aller ?