mardi 18 juillet 2017

Au-delà de la surface

La pratique martiale est comparable à un iceberg. Une partie visible, impressionnante par elle-même, et une partie cachée sous l’eau, souvent beaucoup plus grande mais invisible. La partie visible de l’iceberg correspond à la forme extérieure de l’art : ses techniques, alors que la partie immergée correspond à des principes beaucoup plus profonds sans lesquels les techniques en question n’existeraient pas. Si c’est facile à comprendre sur le papier, force est de constater que dans la grande majorité des cas, les pratiquants restent sur le sommet de l’iceberg, en surface. Il est pourtant difficile de les blâmer car la partie immergée étant par définition « invisible » elle n’est pas forcement aussi accessible.




Pourquoi accéder aux enseignements profonds ?

C’est une question plus légitime qu’il n’y parait. Par enseignements profonds j’entends notamment la modification de l’utilisation du corps, et donc le fait d’apprendre à bouger son corps d’une façon spécifique. Force est de constater que tous les arts ne travaillent pas sur cette modification, et que ça ne les rend pas inefficaces pour autant. La boxe thaï ne recherche pas une modification de l’utilisation du corps et son efficacité n’est pas remise en question.

Pourquoi donc chercher à modifier l’utilisation du corps ? Plusieurs raisons. La première est que le contexte du Bujutsu implique de pouvoir agir face à des personnes beaucoup plus fortes physiquement, ou plus nombreuses, ou qui nous attaquent dans une situation difficile et non-prévue. Nous sommes donc dans un contexte très différent des sports de combat ou la présence de règles communes et de catégories de poids amènent l’environnement en territoire « connu ». L’autre raison, liée a la première, est que l’âge ne jouant pas en notre faveur, un travail de type physique verra ses limites rapidement alors que nos capacités commenceront à diminuer. Les enseignements profonds permettent de compenser cette baisse de nos capacités athlétiques.

Dans le cas des Bujutsu, je suis convaincu qu’un certain nombre d’entre eux ont été conçus pour des personnes bougeant d’une certaine façon. Recopier la forme de la technique est évidemment un début (la première étape du Shu Ha Ri) mais copier la forme n’amènera que des résultats limités. J’avais été particulièrement surpris lors de ma rencontre avec Akuzawa sensei que non seulement mes techniques ne marchent pas sur lui, mais que des techniques qu’il effectuait « mal » selon mes critères fonctionnaient sans aucun problème, me permettant de réaliser que le problème venait pas de l’angle ou d’un autre détail technique mais de « quelque chose de plus ». Au-delà de l’utilisation du corps, les Koryu ont un « gout » particulier, différent selon les écoles. C’est aussi le cas d’écoles modernes influencées par des Koryu, et je pense notamment à l’Aunkai et au Kishinkai ici, deux écoles très différentes dans leur conception et qui ont toutes les deux un gout unique. Il est pourtant courant de rencontrer des pratiquants, même avances dont la pratique n’a pas de gout, les techniques sont là mais semblent vides, le curriculum technique peut être vaste, mais ne semble pas lié par une cohérence.

Partant de ce constat, s’il n’est pas nécessaire de chercher à accéder aux enseignements profonds, je crois que ce sont ces enseignements qui permettent de réellement comprendre notre pratique et de dépasser la simple chorégraphie technique, aussi propre soit-elle.

Comment y accéder ?

C’est la question à 1 million. Deux possibilités : trouver tout seul les éléments caches ou trouver quelqu’un qui nous les enseigne.

Trouver tout seul est particulièrement difficile parce que ça implique de chercher, de se planter, de chercher à nouveau, de se re-planter, et finalement de comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C’est évidemment laborieux et peu efficace, a fortiori en partant de rien. D’ailleurs si l’on parle souvent de « voler la technique » il s’agit bien de la voler a quelqu’un, et pas de partir 3 ans tout seul dans la montagne pour avoir un satori et soudainement tout comprendre. Un excellent sens de l’observation est essentiel pour comprendre ce qui est montré par l’enseignant, et j’y reviendrai surement dans un prochain article.

Avoir un enseignant est certainement la méthode la plus rapide et efficace, puisqu’avoir quelqu’un qui est déjà passé par les mêmes étapes et peut amener directement sur le bon chemin est un gain de temps certain. Un enseignant permet aussi de recevoir directement la sensation et d’avoir des corrections physiques immédiates, ce qui veut dire que si YouTube est un bon outil de réflexion il ne remplace en rien l’expérience directe. Reste encore à trouver une personne capable de démontrer une pratique d’un niveau supérieur et capable de le transmettre. Les exemples de gens compétents incapables de transmettre ne manquent pas, mais les gens capables des deux existent si on se donne un peu la peine de chercher.

Dans les deux cas, la seule chose qui permettra d’accéder à une pratique plus profonde est le travail. Trouver un enseignant aussi bon soit-il n’amènera aucun résultat sans une pratique engagée, une remise en question constante et une grande profondeur de réflexion. Etre « élève de » n’est pas et n’a jamais été un gage de qualité. Les qualités ne peuvent s’obtenir que par un sens de l’observation acéré et un travail de tous les instants pour comprendre les principes et les assimiler corporellement.

dimanche 2 juillet 2017

Ma-aï, cette distance qui nous sépare

Cet article a été originellement publié dans "Dragon Spécial Aikido" en Avril 2017.


Le ma-aï (間合) est l’un des nombreux concepts fondamentaux que l’on retrouve dans les Budo/Bujutsu. Souvent traduit comme la distance entre Tori et Uke, une meilleure traduction pourrait être simplement intervalle, puisque le terme 間 est tout autant utilisé pour un intervalle d’espace que de temps, alors que le caractère 合 transmet la notion d’harmonie et se retrouve d’ailleurs dans le terme 合氣。

J’ai un goût particulier pour l’étymologie des caractères, et ceux-ci ne font pas exception. 間 se compose de deux parties : 門,porte et 日, soleil. En recherchant d’anciennes versions du caractère on peut trouver 月, la lune, à la place de日. Dès lors il est assez facile d’imaginer la lumière de l’astre passant à travers l’interstice de portes coulissantes. 合 n’est pas moins intéressant puisque la partie supérieure transmet l’idée de regrouper alors que la partie inférieure transmet l’idée d’une bouche et donc le fait de regrouper dans une seule voix.

Intervalle de temps et d’espace, ma-aï est ce qui nous lie et nous sépare, c’est cette distance entre nous et le temps nécessaire pour la franchir qui fait qu’il y a relation et donc possiblement affrontement. Un ma-aï trop grand et le combat n’a pas lieu d’être, trop court et il est probablement déjà trop tard.



Ma distance et celle de l’autre


Nous avons tous une distance de sécurité, un cercle qui nous entoure dans lequel personne ne doit entrer. C’est vrai pour chaque individu dans la vie quotidienne, ça l’est a fortiori dans un cadre martial ou laisser quelqu’un rentrer dans notre distance peut signifier la mort. Mais cette distance dépend de plusieurs éléments et n’est que rarement la même pour les deux adversaires, car elle est régie par le fait de pouvoir toucher et un combat n’est pas forcement symétrique. Dans un contexte symétrique où Uke et Tori possèdent les mêmes armes, la distance est à peu de choses près identique pour chacun. Un changement de cet élément impliquera nécessairement la fin de la symétrie. Si mon adversaire est armé d’un sabre et que je ne le suis pas, sa distance est plus longue que la mienne et il pourra me toucher de plus loin. Même à mains nues, deux adversaires de taille différentes s’opposant auront un ma-aï différent.

Comprendre ma distance et celle de l’autre est une nécessité pour ne pas s’exposer inutilement au danger et sortir victorieux de l’affrontement. Contrôler la distance est essentiel et implique de connaitre les avantages et inconvénients de chaque arme ou spécialité. Ceci est vrai dans les arts traditionnels, quel que soit leur pays d’origine, comme dans les sports de combat. Un judoka et un boxeur bien que tous les deux  à mains nues ont un ma-aï bien différent.




La distance – un facteur inconstant

Contrairement à ce qu’on serait tente de croire la distance n’est pas un facteur constant et ce qu’on considère comme une distance de sécurité ou de confort évolue selon un certain nombre d’éléments. Habitant dans l’un des endroits les plus densément peuples de la planète, ma distance de confort est par exemple profondément  réduite à son strict minimum une grande partie du temps. Elle change en revanche immédiatement si je choisis de sortir de la ville pour me retrouver dans un endroit désert. Qui d’entre nous ne s’est pas senti agressé a la plage lorsque qu’un inconnu est venu coller sa serviette à la nôtre alors que quelques jours avant dans un café  ou dans les transports en commun cette même distance ne posait pas de problème ?

La distance acceptable dépend du contexte, et également dans le cadre martial de notre aisance. Il n’est pas rare de voir des débutants attaquer à une distance plus longue que ce qui arriverait en réalité, et de voir Tori utiliser un grand Tai Sabaki pour s’éloigner le plus possible de la zone de danger avant d’appliquer sa technique. Plus les pratiquants progressent et plus les attaques ont tendance à se rapprocher, mettant Tori davantage sous pression. De son côté Tori apprend à mieux gérer la distance et à sortir au plus juste. Si l’on revient à l’étymologie du caractère Ma(間), on imagine aisément qu’il s’agit de sortir au plus juste, comme la lumière passe dans l’interstice de la porte. Une sortie trop proche de l’attaque étant évidemment trop courte, alors qu’une sortie trop éloignée laissera à l’adversaire l’opportunité de revenir. Il en va de même avec la notion de temps puisque si sortir trop tard est évidemment problématique, sortir trop tôt ne l’est pas moins. Une utilisation optimale du temps et de l’espace permettra non seulement de prendre l’adversaire au bon moment mais également en utilisant les meilleurs leviers. Dans la pratique que je propose à mes élèves, je recommande de sortir juste assez pour ne pas être affecté par la frappe, en collant à l’adversaire de telle sorte que chaque mouvement que l’on fera ait un impact sur sa structure. La distance est donc réduite à son strict minimum. Ca présente pour moi deux intérêts pédagogiques. Tout d’abord accepter voire accueillir l’attaque est contre intuitif pour beaucoup d’entre nous et ce travail permet de désacraliser ce que l’attaque représente et s’éloigner de cette peur qui nous empêche de bouger librement. Ensuite se retrouver collé à Uke permet de s’harmoniser à lui en ne faisant d’une certaine façon plus qu’un de nos deux corps et en apprenant ainsi comment un mouvement de ma part a une incidence sur lui.

Le bon ma-aï, en termes d’espace et de temps donne les meilleurs résultats.



Contrôler le ma-aï


On dit souvent que celui qui contrôle la distance contrôle le combat, ce qui semble évident puisque contrôler le ma-aï consiste à pouvoir toucher sans être soi-même touché. Perturber le ma-aï de son adversaire en rentrant dans sa distance en lui offrant une ouverture pour provoquer son attaque est par exemple une bonne façon de contrôler le ma-aï, et de limiter les attaques possibles en encourageant une attaque en particulier.

Contrôler la distance signifie ne pas la subir. De façon générale, lors d’un affrontement les deux protagonistes cherchent à amener leur adversaire dans leur distance sans rentrer dans la sienne, par exemple en rentrant dans les angles morts ce qui permet de réduire la distance avec l’adversaire tout en ne lui permettant pas de revenir facilement. Se retrouver dans une position où l’on peut frapper sans être soi-même en danger est évidemment la situation idéale.


Si les angles morts amènent immédiatement à penser le ma-aï du point de vue de l’espace, le travail sur l’intention et l’initiative permet lui de le penser du point de vue du temps. En Go no Sen par exemple, Tori part après l’attaque, mais il lui est bien sur possible d’avoir créé cette attaque par son action précédente. L’attaque n’est donc plus une surprise mais au contraire la chute d’Uke dans un piège qui lui était tendu.  Prenons en exemple Shomen Uchi Ikkyo, Uke attaque Shomen Uchi, Tori répond par Ikkyo. Mais pourquoi Uke utilise-t-il Shomen Uchi, et est-il possible de le faire attaquer comme ça? Renversons la situation, en tant que Tori, que puis-je faire pour que cette configuration (Shomen Uchi Ikkyo) se réalise? Je peux par exemple casser la distance, et attaquer ses yeux pour encourager mon adversaire à se protéger avec son bras. Au moment du contact nous sommes maintenant dans une situation très proche de celle pratiquée à la base mais avec un rapport de force inversé. Si le travail des formes de base est essentiel, je crois qu’il est important pour tout pratiquant après quelques années de chercher à remettre les choses dans leur contexte, notamment d’un point de vue tactique et stratégique. Les bases sont ce qu’elles sont, des bases. Reste au pratiquant à s’en servir de fondation pour aller plus loin.




Mais c’est en Sensen no Sen que l’on touche à mon avis le point où le travail de l’intention est peut-être le plus difficile, puisqu’il s’agit pour Tori d’agir au moment même de la formation de l’intention de l’attaque. Avant son exécution donc. Plus qu’une question d’espace (même si l’espace devra évidemment être franchi pour toucher), c’est le temps qui compte ici pour prendre le contrôle du combat, et, comme le dit l’adage, rien ne sert de courir… En Nihon Tai Jitsu, il existe un kata (Nihon Tai Jitsu no Kata Sandan) basé sur les Kaeshi Waza et le Sensen no Sen. Dans ce kata, Tori effectue systématiquement la première attaque, en réponse au danger imminent que représente Uke. Danger imminent représenté dans le kata par un léger mouvement des poings en garde. Il s’agit d’une forme donc l’attitude est évidemment formalisée mais le travail proposé peut et doit aller plus loin, c’est-à-dire qu’Uke doit d’une part apprendre à masquer son intention et à frapper quand il le souhaite, sans donner de signe avant coureur, et que Tori en parallèle doit apprendre à lire quand l’attaque va se déclencher pour intervenir avant. Assez rapidement, on obtient des résultats corrects en lisant le corps de son partenaire pour percevoir l’attaque dès son commencement, mais ça signifie être encore un léger temps en retard par rapport à du Sensen no Sen. L’idéal serait de démarrer avant les signes physiques. Difficile parce que pour tout humain voyant correctement, notre outil principal pour percevoir une attaque reste… nos yeux. Nous avons pourtant d’autres sens que nous pouvons entrainer pour percevoir des changements. Je vous invite à essayer de travailler les yeux fermés. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, avec un partenaire qui nous attaque par atemi à une vitesse réduite au maximum, il devient possible de sentir que quelque chose se rapproche alors qu’il n’y pas encore de contact, et donc de réagir à quelque chose que l’on a senti mais pas vu. Vous ne réussirez pas à chaque fois, certes, mais au final ça n’est pas en réussissant que l’on progresse mais en essayant de sortir de sa zone de confort et en pratiquant des choses qui nous semblent inaccessibles.



Le travail des armes pour appréhender la distance

Le Nihon Tai Jutsu est une discipline qui se pratique uniquement à mains nues, en acceptant plusieurs distances de combat : une distance longue pour les frappes, moyenne pour le travail des clés, courte pour les projections et étranglements. Les défenses contre armes complètent cette approche de la distance en proposant une distance plus longue mais aussi et surtout un travail asymétrique. Le fondateur de la discipline, Roland Hernaez, se plait à dire en parlant des défenses contre couteau qu’il ne faut pas nécessairement y voir un travail de self-défense réaliste, mais que le travail avec un partenaire armé présente un certain nombre d’avantages pédagogiques. En partie parce qu’il est ludique, mais aussi et surtout parce que la distance nécessaire pour toucher Uke s’allonge alors que la sienne reste identique, augmentant ainsi les contraintes et donc la nécessité d’entrer correctement. La question se posera à l’identique avec des contraintes différentes lors du passage à des armes plus longues telles que le tambo ou le jo.

L’Aikido, comme de nombreuses écoles a d’ailleurs parfaitement intégré cette notion en proposant de nombreuses formes de travail asymétrique : mains nues vs jo, mains nues vs ken, jo vs ken, etc. Chaque configuration propose de nouvelles contraintes et donc un nouvel apprentissage.

samedi 24 juin 2017

[DVD] Concepts pour le Nihon Tai Jitsu avec Richard Folny

Dernier de la série sur le Nihon Tai Jitsu produit par Imagin’Arts, j’attendais ce DVD avec impatience. Tellement d’impatience d’ailleurs que je suis apparemment le premier à l’avoir commandé, un clin d’oeil amusant.




Ce DVD m’intéressait particulièrement parce qu’il semblait proposer un travail différent, de fond, au contraire des autres DVDs orientés techniques et kata. Comme chacun le sait j’ai quelques problèmes avec la technique technico-technicienne et j’étais enchanté de voir quelque chose de différent. Je suivais aussi depuis longtemps, de loin, le travail de Richard. Si je n’ai suivi que deux de ses cours, en 2006 et 2007 à Temple sur Lot, ceux-ci sont restés gravés dans ma mémoire, et j’avais d’excellents souvenirs de Richard en tant que personne.

Prof de Maths, Richard est pédagogue, structuré dans ses propos et extrêmement précis. Des qualités que je ne suis pas sur d’avoir mais que j’apprécie chez les autres. Pour ce DVD, il a choisi de structurer son approche en deux parties: une partie sur les concepts, une autre sur les applications. Le tout reprenant le principe Shin Gi Tai.



Première partie - Les concepts

Dès le début du DVD, Richard parle de structure, de posture correcte qui permet de transmettre les forces. On commence donc par le “Tai”, la technique et l’esprit viendront par la suite. Habitué à un discours axé purement sur la technique, j’ai trouvé ça rafraichissant et dès les premières secondes j’ai su que si la façon de faire pourrait différer de la mienne, j’allais clairement m’y retrouver.

Pour travailler la structure et la proprioception, Richard utilise notamment les WAFFs, des sortes de coussin gonflables un peu casse-gueules qui permettent de découvrir le facteur incertitude dans le mouvement et d’améliorer notre façon de bouger. Pour les pratiquants d’Aunkai, si nous ne travaillons pas avec des WAFFs, le principe de tension de déséquilibre contrôlée me semble aller dans le même sens avec des moyens différents. Je ne décrirai pas tous les exercices (achetez le DVD) mais ils sont vraiment intéressants.

Deuxième partie - Applications

Une structure correcte n’est utile que si l’on sait s’en servir. J’enfonce peut-être une porte ouverte mais ça me semble important de le rappeler. Partant de ce constat, Richard propose des applications basées sur le Kihon et les Kata. Ces applications ne sont pas uniquement basées sur la partie 1 mais vont plus loin, notamment pour incorporer le “Shin”, vu ici comme l’esprit d’initiative et la façon de se créer des opportunités.

On retrouve là une vision du Tsukuri-Kuzushi-Kake dans l’esprit du Yoseikan Budo, c’est-à-dire que le Tsukuri devient la première étape du mouvement, celle qui force Uke à nous attaquer de telle ou telle façon. Les applications sont nombreuses, simples à comprendre et surtout partent du principe qu’un même enchainement permet de réaliser une défense par atemi, clé, projection, sutemi, etc. Un principe, 1000 techniques. Nous n’en sommes donc plus à collectionner des techniques mais à synthétiser, comprendre ce qui les relie.



Rencontre avec Richard


Je ne me suis pas contenté de regarder le DVD de Richard cette semaine, je suis aussi allé le voir. Richard habite depuis notre première rencontre au Pays Basque, dans la même ville que moi, à moins de 10 minutes. Je n’y suis malheureusement jamais ou presque et je le regrette. Après seulement deux courts passages dans la région depuis mon départ pour Hong Kong en 2008, j’ai décidé de prendre quelques jours pour rentrer, me ressourcer et enfin voir Richard dont tout le monde me dit depuis quelques années qu’il est aussi barje que moi et que nous devons nous rencontrer.

Richard a été incroyablement accueillant et j’ai été touché de l’esprit du Shoshin qui l’habite. 6e dan, expert, directeur technique pour l’Aquitaine et très proche de Me Hernaez, il aurait été facile de considérer que ce n’était pas un jeune 4e dan, isolé, qui pourrait lui apporter quelque chose et que la conversation se devait d’aller dans un seul sens. A aucun moment je n’ai eu cette impression et Richard s’est au contraire montré particulièrement curieux de ma pratique. Nous avons ainsi pu échanger plusieurs heures sur les principes qui sous tendent nos pratiques respectives, pour voir où elles se rejoignent et comment elles peuvent se nourrir mutuellement. Une véritable éponge, Richard s’est très rapidement approprié les concepts que je lui proposais et je n’ai pas de doute sur le fait qu’il enrichira sa pratique avec certains bouts sans renier son travail pour autant. J’espère en faire de même de mon côté.

Nous avons fini la journée à son dojo avec ses élèves, l’occasion pour moi de découvrir une autre partie du travail très riche qu’il propose.

Je ne peux que recommander ce DVD, mais plus que cela je ne peux que recommander d’aller à la rencontre de Richard si vous en avez l’occasion, vous en serez pas déçus. Personnellement j’ai trouvé une raison de plus de rentrer chez moi plus régulièrement.

jeudi 15 juin 2017

Qu’est-ce qu’être un bon Uke?

Le sujet du Uke, bon ou mauvais fait couler beaucoup d’encre, a fortiori dans des disciplines comme l’Aïkido ou Uke tient un rôle central. C’est moins le cas en Nihon Tai Jitsu ou si le rôle d’Uke reste évidemment important, je n’ai jamais vu ou reçu de consignes particulières à ce sujet.

Uke, le punching ball de Tori

Uke est souvent réduit à un rôle pratique : il attaque plus ou moins correctement, et reçoit la technique de son partenaire, avant de pouvoir à son tour pratiquer. C’est malheureusement une façon courante de pratiquer, dans laquelle finalement seul le rôle de Tori compte, et Uke attend son tour de façon passive. Ca présente de nombreuses limites, d’une part parce que les attaques et l’intensité proposées par Uke tendent à être proportionnelles à son envie de tenir ce rôle, amenant à des attaques peu réalistes, voire léthargiques. Uke n’apprend pas réellement à attaquer (qualité qui lui serait pourtant aussi utile en tant que Tori), ni à recevoir la technique de Tori en apprenant à se protéger et à contre-attaquer.

Uke se doit donc d’être actif, pour lui et pour son partenaire.

Le concept du « mauvais Uke »

C’est quelque chose que je n’avais jamais expérimente dans ma pratique avant de débuter l’Aïkido, le fameux « You attacked me wrong ». J’en ai déjà parlé à quelques reprises sur ce blog et je trouve toujours aussi fascinants les critères qui amènent à qualifier quelqu’un de mauvais Uke. Parce qu’entendons-nous bien, il est possible d’être un mauvais Uke. En réalisant une attaque qui ne présente aucun danger par exemple, ou en refusant de jouer le jeu. Imaginons par exemple que Tori pendant sa défense m’attaque d’un atemi au visage. Je ne bouge pas, et je ne cherche pas non plus à parer, mais je garde toute ma solidité. Il y a là un défaut de logique qui n’est possible que parce que Tori ne me frappe pas réellement dans le cadre de l’exercice. Refuser de jouer le jeu amène donc à un changement des conditions qui ne permettra pas à Tori de continuer sa technique dans des conditions correctes.

Mais ce qui est souvent considéré comme un mauvais Uke est…un Uke qui ne chute pas. Encore faut-il, à mon avis, qu’Uke ait une raison pour chuter. Jouer le jeu ne veut pas dire faire semblant et si les conditions ne sont pas réunies, prétendre qu’elles le sont n’aura pour effet que de laisser Tori croire qu’il a réalisé correctement son mouvement, ce qui ne l’encouragera pas à corriger ses erreurs.

Donner un retour à Tori et apprendre à recevoir

Le rôle d’Uke est double pour moi. Son rôle premier est de donner un retour d’expérience à Tori, et c’est ce qui permet de faire la différence entre une pratique en solitaire et la pratique avec partenaire. Le partenaire nous donne un retour immédiat sur l’efficacité de notre technique, retour qui doit nous permettre d’affiner le mouvement au fur et à mesure. En s’adaptant à son partenaire pour lui donner la difficulté appropriée, Uke a un rôle essentiel dans la progression de Tori.

Apprendre à recevoir permet de comprendre ce qui se passe dans notre corps quand l’on reçoit une technique, et y répondre de la manière la plus adaptée pour conserver son intégrité. En chutant si c’est ce que la situation préconise, ou en contrant la technique si cela est possible. Un bon Uke pour moi peut, et doit, faire chuter Tori s’il estime que les éléments nécessaires à la technique (adaptés au niveau de pratique de Tori) ne sont pas réunis. Il est évident que si sur dix attaques Uke fait chuter Tori dix fois, le niveau de difficulté proposé est trop élevé. Mais le contraire (Tori qui fait chuter Uke 10 fois) implique que le niveau de difficulté proposé est insuffisant et gagnerait à être augmenté.

lundi 5 juin 2017

Le choix des Uke

J’ai souvent évoqué la difficulté d’effectuer une démonstration avec une préparation minimum et des Uke inconnus, et pas forcément toujours à l’aise pour démontrer une pratique qu’ils viennent de découvrir.

La NAMT est un évènement particulier, et dont le niveau est particulièrement relevé, et il me semblait important de ne pas ajouter cette problématique à toutes celles déjà présentes, et c’est pour ça que j’ai choisi de m’entourer des personnes qui connaissent ma pratique et que je sais capables de recevoir a peu près tout et n’importe quoi. J’ai aussi choisi des gens que j’apprécie humainement parce que c’est typiquement un évènement que j’ai envie de partager entre amis. Si je regrette de ne pas avoir réussi à convaincre (forcer ?) Fred, je suis très heureux de l’équipe qui m’entourera ce jour-là. A défaut de pouvoir pratiquer avec eux à l’avance, je sais qu’ils ont toutes les qualités pour que nous puissions faire une démonstration correcte malgré tout. Et que si ça n’est pas le cas, le problème viendra entièrement de moi.

Il n’est pas courant de présenter les Uke, dont le rôle se réduit malheureusement souvent à un rôle de faire valoir, du beau et grand Tori, mais étant bien conscient du fait que ma démonstration ne serait pas la même sans eux, j’en profite pour les présenter et remercier publiquement ici.



Arnaud Dubois
Arnaud pratique le Nihon Tai Jitsu depuis une vingtaine d’années, et s’il se cache derrière un premier dan, ce grade ne représente nullement la qualité de sa pratique. Passionné et également pratiquant de boxe française et de Yoseikan Budo, Arnaud est de tous les stages et sert régulièrement de Uke a tous les experts de l’école. Inutile de dire que j’ai donc une entière confiance dans sa capacité à recevoir mes techniques. Quand il ne se fait pas martyriser en stage, il enseigne du coté de Niort.

Sauf erreur de ma part j’ai croisé Arnaud pour la première fois au stage de Washizu sensei à l’INSEP en 2013 (il est probable que l’on se soit croisé ailleurs sans le savoir cela dit). Nous nous sommes revus au Japon quand il est parti pratiquer avec un groupe de l’école française, puis depuis trois ans lors de mes passages en France.

Guillaume Moulin
Guillaume pratique le Nihon Tai Jitsu au dojo de St Loubes en Gironde depuis une vingtaine d’année et enseigne au sein de ce même dojo. Actuellement 3e dan, je ne l’ai rencontré que relativement tardivement au stage de Nort sur Erdre en décembre 2014, auquel il avait participé avec Arnaud. Curieux de ma pratique il avait donc fait un trajet conséquent pour venir.

Nous nous sommes revus l’année suivante lorsque je suis passe donner un stage dans son dojo puis à nouveau cette année lors de mon passage dans les Landes, toujours avec un très grand plaisir.

Romain Guiheneuf
Je ne présente plus Romain, que j’ai interviewé ici-même récemment. 3e dan de Hankido, qu’il enseigne du coté de Nantes, Romain est certainement avec Fred le pratiquant qui a le plus souffert de mes frasques sur le tatami. Travailleur et intelligent, Romain a su très tôt développer une pratique fine et je suis chaque année impressionne par sa vitesse de progression et celle de ses élèves.

Romain et moi nous sommes rencontrés il y a 11 ans maintenant à nos débuts en Hankido, et il est l’une des rares personnes à avoir fait le trajet jusqu’à Hong Kong pour que nous puissions pratiquer ensemble.

mercredi 31 mai 2017

[Livre] The Aiki Singularity: Transformative Power par S.E. Meredith

De nombreux livres ont été écrits, avec plus ou moins de succès sur l’Aiki et les moyens pour y parvenir. Je pense notamment aux deux ouvrages de Kimura Tetsuo sur Sagawa sensei, incontournable pour tous les pratiquants d’Aunkai, mais la littérature sur le sujet est évidemment éminemment plus riche.

Scott Meredith est pratiquant d’arts internes chinois (Tai Chi et Xing Yi notamment) et de Yoga, et particulièrement intéressé par l’aspect énergétique de la pratique. Dans cet ouvrage, il s’intéresse plus particulièrement à Sagawa sensei et propose une lecture de ses propos ainsi que trois exercices principaux en les passant sous le filtre des arts martiaux internes chinois, proposant ainsi un lien direct entre les cultures martiales des deux pays. Chacun des exercices est proposé d’abord de façon très simple, puis avec des ajouts permettant un travail énergétique plus fin.

Parmi ses exercices, on retrouve notamment une version de Shiko, passée sous le crible du Tai Chi, notamment dans la façon de poser le pied au sol, le “Cat Step Protocol”.  Une approche qui diffère de celle d’Aunkai et qui pour moi ne règle qu’une partie de la question, dans le sens où elle ne permet pas à mon sens d’appréhender ce qui permet la montée de la jambe à travers les connexions internes. Le but de l’exercice proposé me semble de fait différer du Shiko pratiqué en Aunkai, je ne saurais dire s’il est proche de celui de Sagawa. En revanche bien qu’ayant une approche différente j’ai trouvé les idées intéressantes et j’ai eu plaisir à expérimenter les choses sous un angle nouveau.

L’aspect énergétique est de fait essentiel dans cet ouvrage. Je précise tout de suite que ça n’est pas mon approche. Je n’ai de fait pas une grande sensibilité aux flux d’énergie dans mon corps et si je n’ai pas de souci avec l’idée de l’énergie interne, bien au contraire, je n’en fais pas le coeur de ma pratique martiale. Je reste en revanche convaincu que la pratique martiale implique de savoir sortir des sentiers battus, de ses croyances et de ses habitudes, et c’est avec cet esprit que j’ai lu cet ouvrage et essayé les exercices. Je ne peux que vous inviter à y jeter un oeil également ou à visiter le blog de l’auteur.

mardi 30 mai 2017

Aunkai et Aikido à Singapour

De passage à Singapour, je pensais faire un stage d’Aunkai comme l’an dernier. Malheureusement, le timing ne le permettra pas et je rencontrerai donc Terry et Sherman près de mon hôtel pour une petite session informelle. L’occasion de revoir les bases avec eux, mais aussi de leur amener un peu plus, notamment dans les liens qui existent entre les exercices d’Aunkai et la pratique de l’Aïkido. Sur le travail d’Age Te/Sage Te, le relâchement du dos, l’utilisation du pelvis, et bien d’autres éléments. Une session courte mais vraiment riche qui m’a certainement éclairé au moins autant qu’eux.

J’ai aussi profité de mon passage pour aller pratiquer l’Aïkido sous la direction de Philip Lee, 7e dan Shihan. J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer Philip Lee, ses fils et un grand nombre de ses élèves l’an dernier lorsque nous avions organisé un stage d’Aunkai, mais je n’avais jamais suivi ses cours.

Le siège de l’Aïkido Shinjukai a changé, l’endroit est beaucoup plus agréable et mieux foutu que l’an dernier, et était apparemment déjà le siège de l’organisation il y a 7 ans. Contrairement à HK, l’Aïkido est très présent à Singapour, et Philip Lee compte en plus du dojo central 55 dojos dans la ville-Etat, pour un total de 10,000 pratiquants. J’ai participé à deux cours, mercredi soir réservé aux avances, et jeudi soir plus oriente vers les débutants.

J’ai passé un bon moment, même si la pratique s’éloigne un peu de ma recherche. On est en effet dans une pratique très dynamique, qui peut rappeler celle du courant Tissier ou de Shirakawa Ryuji. Pas forcément mon approche donc, mais c’était néanmoins agréable de pratiquer et de transpirer un peu (euphémisme dans la chaleur singapourienne). J’étais heureux aussi de revoir un certain nombre de têtes connues. Enfin je dois dire que pratiquer dans un beau dojo, avec autant de monde (probablement pas loin de 50 pratiquants par session) et une certaine rigueur du début à la fin me dépayse agréablement.

Après le cours, Philip Lee et son fils m’ont très gentiment invité à manger un morceau et échanger autour de quelques bières, attention que j’ai réellement appréciée, parce que si rien ne les y obligeait ce sont vraiment des personnes très sympathiques avec lesquelles j’apprécie passer du temps.